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        Discours de clôture de la Conférence des Evêques de France

Discours de clôture de la Conférence des Evêques de France

Nous vous proposons de découvrir le discours de clôture de l’assemblée plénière de la Conférence des Évêques de France prononcé en visioconférence ce vendredi 26 novembre 2021 par Mgr Eric de Moulins-Beaufort à la fin de cette semaine de travail qui n’a pu se dérouler à Lourdes que pour 15 archevêques et a été organisée en visioconférence pour les autres membres de la CEF.


" Frères évêques,

Frères et sœurs,

Chers amis,

La session de printemps de l’assemblée plénière des évêques de France est chaque année moins longue que celle du début novembre. Celle-ci n’en a pas moins abouti à des décisions importantes ; elle a connu aussi des temps de réflexion dont les effets ne seront pas immédiats. Elle s’inscrit dans une séquence, celle des mois écoulés depuis l’assemblée de novembre, marquée par le maintien des précautions sanitaires, par moments desserrées, par moments renforcés ; par l’assemblée plénière extraordinaire que nous avons tenue en visioconférences fin février dernier pour réfléchir au sens de la responsabilité quant aux violences et agressions sexuelles commises dans l’Église ; par la publication le 1er février d’une déclaration à propos de l’antisémitisme ; par le travail parlementaire sur le projet de loi confortant les principes de la République. De tout cela, je voudrais rendre compte devant vous, évêques mais aussi vous toutes et tous qui écoutez ce discours et qui vous intéressez à la vie de l’Église catholique ou qui vous êtes intéressés spécialement à cette session-ci. Je voudrais aussi rendre compte du temps que nous avons consacré à réfléchir à la conversion écologique nécessaire sous le titre : « Produire et créer, quelle empreinte ? » et à la formation des futurs prêtres.

Peut-être le savez-vous : les archevêques se sont presque tous réunis à Lourdes avec le président et les deux vice-présidents, le secrétaire général et les secrétaires généraux adjoints et quelques membres des équipes de la Conférence indispensables pour le bon fonctionnement d’une session. Les autres évêques et les invités de la première partie de l’assemblée, consacrée à la crise écologique et aux transformations auxquelles elle appelle ont participé à l’assemblée par visioconférences. Ici, à Lourdes, nous avons eu la chance de bénéficier d’un temps exquis. Nous voulions surtout représenter ici toute l’Église de France, attachée au sanctuaire de Lourdes, se confiant très spécialement en ce moment de son histoire à notre Dame de Massabielle. Venus de toutes les régions de France, nous voulions porter près de la Vierge Immaculée, si attentive aux peines humaines, les défunts de ce temps d’épidémie, les familles endeuillées, les personnes malades de la covid-19 ou d’autres maladies, les soignants de tous ordres qui se mobilisent avec tant de générosité depuis désormais plus d’un an. Nous avons prié à toutes ces intentions, à toutes vos intentions, très spécialement lors des messes célébrées chaque jour et lors du chapelet que nous avons prié en lien avec les pèlerins présents et celles et ceux qui le suivent par internet, en la fête de l’Annonciation, hier jeudi.

Notre session a commencé, presque sans transition, après la prière des Laudes mardi matin et finalement dans le droit fil de celles-ci, par la louange de Dieu. La conférence de M. Paul Colrat, notre premier intervenant, a en effet été tronquée d’une partie de son introduction, si bien que les premiers mots entendus commentaient le titre de l’encyclique Laudato Sì, en soulignant que le Pape appelait à la louange, et non pas pour louer la nature ou la terre mais Dieu lui-même : « Loué sois-Tu, Seigneur ! » Alors même que les inquiétudes, voire les angoisses, sont nombreuses face aux exigences de la crise écologique dans laquelle nous nous trouvons, alors même que nous avions à décider comment poursuivre notre écoute des personnes victimes et essayer de leur faire du bien alors qu’elles avaient subi tant de mal, alors même que beaucoup de diocèses souffrent d’un nombre réduit ou très réduit de vocations au ministère sacerdotal, il était bon qu’il nous soit rappelé que l’élan premier de notre âme peut être la louange du Seigneur : « Loué sois-Tu, Seigneur ! » Dans un monde qui a bien des raisons de s’inquiéter, commencer ainsi ne pouvait pas être anodin. Nous vivons par le don généreux que Dieu nous a fait et nous fait ; nous vivons à partir d’une bonté originelle qui imprègne tout le réel, plus profondément que ce qui s’impose si évidemment au regard.

L’exclamation de saint François d’Assise, nous le savons, ne jaillit pas d’un élan enfantin ni d’une admiration devant le spectacle de la nature qui oublierait les drames qui s’y déroulent. Saint François compose son cantique dans la fin de sa vie, au milieu de grandes détresses physiques et morales, en le laissant monter d’une âme profondément travaillée, affinée, renouvelée, par ce qu’il a vécu, ce qu’il a vu et entendu, ce qu’il a compris dans l’intensité de son existence. La nature n’est pas pour nous un tout englobant dans lequel nous aurions à nous fondre ou par laquelle nous devrions consentir à nous laisser absorber, elle est un don qui nous renvoie au Donateur et qui nous appelle à une relation à ce Donateur et aussi à tous les êtres et à tous les humains.

Car une caractéristique de l’être humain est qu’il ne se contente pas, il ne peut pas se contenter, d’habiter la nature telle qu’elle est. Il a besoin de la transformer, de la façonner, pour la rendre bienfaisante pour lui et pour y trouver de quoi répondre à ses besoins mais aussi à ses désirs ou à ses rêves. Nous n’avons plus guère de traces de la manière dont nos ancêtres préhistoriques aménageaient leur habitat, même si les traces laissées nous permettent quelques conjectures, mais nous sommes encore et toujours émerveillés et émus devant la beauté des dessins qu’un certain nombre d’entre eux ont laissés. L’humanité n’a pu se contenter de jardiner la terre, elle l’a creusée pour en extraire des minerais et fabriquer des ustensiles de cuisine, des bijoux, des objets cultuels et aussi des armes. Paul Colrat nous a bien montré comment la foi en la création ou plutôt en Dieu créateur nous conduisait face à la nature à une attitude qui ne pouvait certainement pas être d’appropriation, car l’appropriation devient facilement prédatrice et destructrice, et réduit la nature à un ensemble de ressources à exploiter, mais pas non plus être essentiellement de sauvegarde ou de préservation, comme si l’idéal de la nature était d’être transformée en parc naturel. Nous avons compris que la traduction française du sous-titre de l’encyclique de François était trompeuse : elle rend par « sauvegarde » ce que les autres langues rendent par « soin ». L’encyclique ne nous appelle pas à sauvegarder la nature comme s’il s’agissait de la maintenir en l’état ou de la ramener à un état pré-humain, elle nous encourage plutôt à prendre soin de la nature en tant que maison commune, c’est-à-dire d’accompagner le développement de la nature de manière à lui permettre d’exprimer ses virtualités fécondes ou bienfaisantes afin que tous les humains y trouvent de quoi se déployer dans toutes les dimensions de leur être, un des critères de la justesse de notre soin étant que tous trouvent une place qui leur soit bénéfique.

Ce seul énoncé fait apparaître ce qui appelle un salut. La capacité de production et de création de l’être humain devrait nourrir notre admiration et notre action de grâce. Il faut constater, hélas, que son exercice s’accompagne presque inévitablement de destruction, d’abus, d’exploitation exagérée, et que toute appropriation tourne presque fatalement la confiscation, la prédation, et par conséquent à la domination sur d’autres humains ou à leur exclusion.

Il se trouve que nous avons entendu, dans la liturgie de la Messe, des passages du chapitre 8 et du chapitre 10 de l’évangile selon saint Jean. Or, tout au long de cet évangile, il est question de l’œuvre de Dieu, des œuvres bonnes que Jésus fait, des œuvres du diable, etc… et des œuvres que nous, humains, produisons. Le problème spirituel peut être formulé ainsi : l’être humain ne peut pas ne pas œuvrer, ne pas produire des œuvres, qui sont des actes ou des objets, mais peut-il vraiment espérer faire l’œuvre ou les œuvres du Père ? Plus dramatiquement encore : pourquoi l’être humain, dès lors qu’il œuvre, qu’il agit, ne peut-il pas ne pas faire un peu ou beaucoup de mal, ne pas apporter de la destruction, des déchets, des situations d’injustice, d’exploitation et d’aliénation ou, dans un autre domaine, celui des relations, mais la logique est la même, ne peut-il pas ne pas risquer de blesser, de déranger, d’inquiéter, d’humilier les autres ? Toute l’histoire adresse cette question, et la crise écologique la rend plus insistante encore.

Nous vivons, je crois, un moment très spécial de l’histoire de l’humanité : comme jamais sans doute, nous sommes conscients que les activités humaines ou les réalités humaines, même les plus nobles, celles qu’il y a quelques décennies, on glorifiait sans mauvaise conscience, ont toujours transporté en elles des ambiguïtés porteuses de mort. Nous savons aujourd’hui massivement que nous ne pouvons guère produire sans polluer l’atmosphère ou les rivières, sans générer des déchets qui finissent par souiller la terre, de même que nous ne pouvons cultiver ou extraire ou fabriquer ou commercer sans générer des structures d’inégalités plus ou moins destructrices. Nous mesurons mieux qu’aucune époque avant nous combien tout acte de production si réjouissant, bénéfique, voire admirable soit-il, s’accompagne d’effets négatifs et est suscité par des intentions qui ne sont pas toutes claires. Plus terrible encore : si nous nous disons que l’œuvre de Dieu, c’est que nous aimions, nous constatons aujourd’hui que l’amour lui-même peut engendrer des situations destructrices. Tous les humains sont appelés aujourd’hui à un examen de conscience drastique où toutes les réalisations personnelles et collectives et toutes les relations doivent être revues sans cesse pour déceler ce qu’elles ont pu transporter de destructeur ou ce qu’elles peuvent encore transporter de destructeur. Le risque redoutable est que nous n’osions plus agir.

Le Seigneur Jésus nous a dit dans l’évangile proclamé mercredi : « Qui commet le péché est esclave du péché ». Ainsi parle-t-il en saint Jean : il n’y a pas d’entre deux. Un petit péché place du côté du péché et fait sortir du côté de Dieu. Il est juste et bon que la tradition morale ait appris à distinguer les péchés mortels et les péchés véniels, ceux qui nous coupent de la relation vivante avec Dieu et ceux qui l’endommagent seulement, mais nous ne devons pas négliger la formule de la bienheureuse Isabelle de France : « Ce péché est véniel mais il est mortel à mon cœur. » Aux yeux de Jésus, nous ne pouvons nous résigner à aucun péché. Mais il ne nous prive pas d’agir. Il vient au contraire nous libérer en nous donnant la lumière pour désigner le péché comme péché et la force pour ne pas y consentir. Nous ne pouvons pas davantage nous contenter de ce que toute activité humaine se paie d’une perte, d’une dégradation, dans la nature. Certes, une telle dégradation n’est pas de soi de l’ordre du péché mais du mal, mais chacune de ces dégradations, chacun de ces déchets, signifie le règne du péché en chacun de nous et en nous tous. L’être humain est invité à œuvrer l’œuvre du Père, il ne peut se satisfaire de la souiller ni beaucoup ni même un peu.

Mardi, nous avons entendu le Seigneur Jésus déclarer dans l’évangile : « Vous, vous êtes d’en bas ; moi, je suis d’en haut. Vous, vous êtes de ce monde ; moi, je ne suis pas de ce monde. » N’entendons pas ces paroles comme si elles opposaient l’en haut et l’en bas. Entendons-les plutôt à la lumière du psaume qui chante : « La terre a donné son fruit ; Dieu, notre Dieu, nous bénit. » Ceux qui sont d’en bas sont faits pour monter et celui qui est d’en haut pour s’abaisser pour les rejoindre et les emmener plus haut avec lui. Le monde n’est pas fait pour rester enfermé en lui-même, et il est « monde » dans la bouche de Jésus selon saint Jean lorsqu’il ne veut pas être rejoint et tiré vers ailleurs, c’est pourquoi Jésus ajoute : « Vous mourrez dans vos péchés. En effet, si vous ne croyez pas que moi, JE SUIS, vous mourrez dans vos péchés. » Car, telle est la bonne nouvelle de Jésus : lui vient pour que le poids du mal et l’esclavage du péché n’emportent pas l’humanité, mais bien son acte à lui qui vient nous rejoindre jusque dans les profondeurs de la mort pour nous entraîner dans sa Résurrection. Par sa plénitude acquise jusque dans sa chair mortelle, il nous assure qu’aucun mal ne restera oublié au terme de l’histoire, aucune victime ne sera purement et simplement passée au compte des pertes et profits. Si toute activité de production suscite du déchet et de la pollution et risque de créer des situations d’injustice, et si toute relation, même la meilleure, ne peut jamais être indemne de causer de la déception ou de la souffrance, Jésus nous assure que Dieu, lui, ne se résout à ce que l’histoire humaine avance en marchant sur des victimes qui en serait comme les déchets. Jésus est venu pour tout récapituler et pour tout tirer vers le Père, en commençant par les plus « petits » ou les plus « abîmés ». Ce faisant, il nous invite à oser chercher l’œuvre du Père en chacun de nos actes, chacune de nos réalisations. Il nous rend libres, non pas de faire ce qui nous plaît sans réfléchir, mais parce qu’il nous rend la capacité d’agir comme des fils ou des filles du Père, prenant soin de la maison commune et de tous les êtres en commençant par nos frères et sœurs en humanité, avec qui nous avons à tâcher de faire de cette terre et de ce cosmos une « maison commune ». Cet effort n’est jamais achevé, notre œuvre ici-bas ne peut être que mêlée, mais Jésus se livre pour que toute existence humaine vaille la peine d’être vécue et puisse déboucher dans la vraie « maison commune », dans la communion éternelle de Dieu. Nous célébrerons cela, au long de la semaine qui vient, dans l’acclamation des Rameaux et dans les gestes si amples de la messe chrismale, de celle de la Cène, dans la vénération de la Croix et dans le secret de la Vigile pascale.

Au cours de la première soirée, a été diffusé pour les évêques et leurs invités diocésains e film « Les Pépites » a montré avec force ce drame de l’histoire dont le Créateur refuse de se contenter. Mais que deviennent, que pèsent ceux et celles des enfants de la décharge qui n’ont pu être intégrés au programme de Monsieur et Madame des Paillières ? Que deviennent, que pèsent, dans les vues du monde de ceux et celles qui pensent globalement, les esclaves, les enfants et les femmes, les ouvriers sous-payés, que l’on retrouve au long de l’histoire ? En aucune des œuvres dont nous profitons, nous ne pouvons totalement négliger ces victimes, moins encore que nous ne pouvons ignorer ce que la production de ces œuvres a causé de pollution et de déchets. Il me semble que nous devrions, nous chrétiens, être capables de regarder cela en face, parce qu’il est venu, l’Envoyé d’en haut, l’Envoyé du Créateur, nous le savons, nous, et qu’il a fait que la fin de l’histoire perce les atroces clôtures de la mort et du péché. C’est pour cela qu’il y aura, nous le savons, un jugement : là sera mis au jour ce que nous avons vraiment engagé dans nos actes et ce qu’ont provoqué nos œuvres. Mais cette lumière ne sera pas pour nous accabler, mais pour nous permettre de faire la vérité et de tourner vers le Père, en le remettant à la force de son pardon même ce que nous n’aurons pas su faire ici-bas vraiment en lui.

Cette foi ne saurait être un prétexte à ne pas se préoccuper des effets négatifs de toute action. Au contraire, nous devrions, nous chrétiens, profiter de la lucidité exacerbée de notre époque et contribuer à cette lucidité, mais en croyant qu’il est possible, Dieu aidant, de chercher des moyens de production et de consommation nouveaux, attentifs à limiter le mal qui pourrait être suscité et à transformer les relations sociales en n’étant pas dupes de leur capacité à générer de l’injustice et de la violence.

Depuis cette vue un peu trop synthétique, je voudrais recueillir quelques convictions quant aux sujets qui nous ont occupés.

Tout d’abord concernant les productions et créations humaines. Avec nos invités diocésains, nous avons entendus deux conférences remarquables, l’une donc de M. Colrat, philosophique et théologique, et l’autre de M. Bertrand Badré, ancien directeur général de la Banque Mondiale et fondateur d’un fonds d’investissement, et des témoignages extrêmement stimulants. Nous avons aussi réfléchi ensemble en petits groupes, grâce aux prodiges de la technique. Dans ces groupes, chaque invité a apporté beaucoup. Nous avons eu l’écho de ce qui se cherche, de ce qui se fait, de ce qui se réfléchit, dans des milieux très divers et dans des niveaux de responsabilité très variés, pour agir, œuvrer, produire et commercer, échanger, tout en prenant en compte le risque constant

- L’humanité doit œuvrer, ne pas se laisser paralyser par la conscience du mal inévitable et du péché qui corrompt tout. Mais désormais nous ne pouvons pas produire sans avoir conscience des déchets et des pollutions que notre activité induit et sans chercher à les réduire ou à les recycler, ni non plus sans être conscients que tout travail, tout labeur, crée à des degrés divers des risques en matière d’hygiène et de sécurité.

- Il serait vain et même dangereux pour l’humanité d’entretenir l’illusion que nous pourrions vivre vraiment sans laisser de traces de notre passage. Nous pouvons même au contraire nous réjouir de laisser une telle trace. Mais nous pouvons et devons chercher à toujours mieux réduire les pollutions et les déchets, l’impact négatif de notre production, parce que même si nous ne pouvons que tendre à ce but sans jamais l’atteindre, cette tension nous entretient dans l’attente de la vie en plénitude où nous serons purement bienfaisants les uns pour les autres.

- L’accélération des pollutions et des pollutions vient de l’effort considérable fourni par l’humanité, notamment occidentale, pour nourrir une population nombreuse et fournir au plus grand nombre le plus de produits possibles. Si l’accroissement de l’empreinte de l’humanité sur la nature vient pour une bonne part de l’accroissement du nombre des humains, l’ampleur de cet accroissement tient aussi à une recherche exacerbée de possession, au fait que nous cherchons la preuve de notre existence dans l’appropriation de biens plutôt que dans la qualité de nos relations aux autres, à nous-mêmes, au cosmos, à Dieu. A la société de consommation, ne peut s’opposer qu’une spiritualité du désir. Seule l’abondance spirituelle peut faire goûter la joie d’une sobriété matérielle, nous a expliqué Paul Colrat.

- Se pose ici la question du motif de notre agir, de l’élan qui nous pousse à œuvrer. Est-ce le profit, comme ce fut théorisé, M. Bertrand Badré nous l’a brillamment rappelé, pour des raisons qui, pour n’être pas que mauvaises n’étaient pas suffisantes, ou bien est-ce la volonté de répondre à un besoin humain, un service à rendre qui est mieux rendu dans un contexte de dynamisme économique plutôt que de simple économie de subsistance ?

– « On ne travaille que sur ce que l’on mesure », a affirmé M. Badré, et c’est plus que vrai. De quelles manières mesurons-nous notre agir, notre œuvre, pour la valoriser à nos propres yeux ? Et comment regardons-nous l’œuvre d’autrui ? Ne mesure-t-on que ce que l’on produit ou aussi ce que l’on suscite de déchets et de pollution ? Quels instruments de mesure nouveaux pourrions-nous imaginer ? Comment prendre en compte les destructions sociales et humaines ? Comment se fera l’équilibre ? -Parallèlement, à un autre niveau, étroitement coordonné néanmoins, dans mon agir, est-ce que je ne regarde que le but atteint ou est-ce que j’essaie de regarder les douleurs et les déceptions causées ? Notre jugement ici-bas sur nos actes et nos œuvres peut être de plus en plus précis, parce que nous ne regardons pas le jugement de Dieu avec crainte, mais avec l’espérance de savoir enfin ce que, réellement, nous avons fait.

– il me faut ajouter un mot ici sur la révision des lois de bioéthiques et sur les propositions de loi en faveur de l’euthanasie. Si l’être humain est fait pour produire et créer, peut-il pour autant regarder sa vie, sa conception et sa mort comme une production ? Nous savons, nous, ce qui est perdu lorsque l’on ne voit plus la vie comme un don qui ouvre à une alliance, mais une série de processus physico-chimique dont la pertinence est mesurée par l’efficacité ou par l’autonomie. L’œuvre à laquelle tout être humain est appelé, si petit soit-il, si abîmé soit-il, si peu désiré soit-il, est d’un autre ordre que toute production. Elle se joue dans le fond de son cœur, dans le consentement qu’il peut chaque jour ou au moins une fois dans sa vie accorder.

- Quant à la fraternité, car il ressort des évangiles que l’œuvre de Dieu, l’œuvre qu’Il nous donne de faire, c’est de vivre en frères et sœurs, précisément en nous donnant les uns aux autres de vivre, chacun dans sa singularité, nos relations édifiant peu à peu une « maison commune » où chacun trouve sa place. Mais nous sommes conscients que cette vision magnifique suppose que nous soyons sans illusion sur les faux-semblants de la fraternité, sur le mépris, l’envie, la méfiance, le dénigrement, la colère qui habitent toujours plus nos cœurs et nos esprits et imprègnent nos actes et nos œuvres plus que nous ne le savons.

- Je voudrais remercier au nom des évêques et de leurs invités Mme Jeanne Zeller, M. Étienne Hirschauer, Mme Delphine Chouvet, M. Bertrand Foucher qui nous ont apporté leur témoignage et les EDC et le Secours catholique qui nous ont permis de les découvrir. Car les uns et les autres nous ont montré qu’il était possible d’œuvrer dans ce monde, de produire des œuvres, en recyclant les déchets de notre système de production et de consommation et aussi en permettant d’accéder à la dignité du travail des personnes que notre système social peine ou même avait renoncé à y conduire. Il est sans doute significatif que le recyclage des objets soit si propice à la réintégration des personnes, encore une fois comme si les objets nous étaient un signal des effets de nos organisations sur les êtres humains. Il est impressionnant de voir que des hommes et des femmes pleins de talents et de compétences consacrent leur énergie et leur temps à permettre à d’autres de travailler en réorganisant le travail pour qu’il soit accessible à tous plutôt qu’en imposant les modes de travailler à tous. Certains ateliers en groupe ont montré que les associations diocésaines pourraient chercher de manière plus déterminée à être de tels lieux aussi. En tout cas, évêques et invités ont été remplis de joie en constatant ces réalisations.

– Un des apports importants de l’encyclique Fratelli Tutti est précisément de remettre en lumière la dignité du travail. L’effort de nos sociétés pour être plus inclusives mérite d’être reconnu, les chrétiens se doivent d’y contribuer de toutes leurs forces. Produire, créer, c’est forcément mettre en place des dispositifs de travail. Certes, il faut chercher la rentabilité et l’efficacité, mais l’imagination peut se faire créatrice aussi pour accueillir ceux et celles qui sont moins adaptables. Ils nous indiquent quelque chose de la dignité humaine eux aussi. Alors que le travail se transforme, que la robotisation soulage les humains de bien des tâches pénibles mais pourrait aussi un jour les remplacer tout à fait, il est important de nous souvenir qu’œuvrer, produire des œuvres, appartient à la dignité humaine. Certes, cela ne se limite pas au travail productif, mais le travail permet d’y accéder de manière responsable. Comment reconnaître et valoriser l’œuvre de chacun ?

- On a pu regretter que notre réflexion ne profite pas assez des efforts réels menés dans les grandes entreprises à la fois pour lutter contre la pollution et réduire l’empreinte écologique mais aussi pour améliorer la sécurité et l’hygiène au travail, ici en France mais aussi partout dans le monde. On a pu regretter aussi que la dimension politique n’ait pas été assez considérée. Les transformations à vivre dans nos modes de production et de consommation comme dans l’organisation du travail ne peuvent en rester à des réalisations de taille petite ou moyenne. Seules les grandes entreprises et les États peuvent avoir une action à l’échelle de l’urgence et des défis écologiques comme à celles des défis sociaux. Nous aurons sans doute à oser une parole publique plus forte, relayant celle du Saint-Père.

- Ces trois réflexions permettent de vérifier que la question écologique et la question sociale sont intimement liées. Nous le vérifierons encore lors de notre session prochaine de novembre dont le thème sera : « cri de la terre et cri des pauvres ». L’humanité ne peut faire avancer son histoire sur les débris qu’elle sème.

- Ces réflexions me conduisent à une autre qui s’éloigne un peu de nos réflexions de cette session mais que le contexte social présent rend nécessaire. Le racisme et les questions de « genre » ne cessent de revenir habiter notre débat public. Le soupçon que tel comportement est raciste ou déterminé par des préjugés non critiqués semble constant dans la société. Il y a là quelque chose d’épuisant. Mais nous devrions, nous chrétiens, y être attentifs. Ce que le Seigneur nous révèle de nos œuvres et du péché devrait nous convaincre que nous ne sommes jamais indemnes de ces comportements. Des siècles de pratique de l’esclavage et de colonisation ont inscrit dans le tréfonds de nos regards, de nos pensées, dans nos réflexes, des manières de comprendre, d’analyser, de juger dont on ne guérit pas avec un peu de bonne volonté. Je l’ai dit : notre humanité accède à une lucidité jamais atteinte. Elle pourrait faire douter que des relations fraternelles soient possibles. Notre foi dans le Christ nous aide à comprendre que nos œuvres soient toujours entachées de ce que nous ne voudrions pas y mettre mais qui s’y ajoute que nous le voulions ou non. Le désir d’être gentils les uns envers les autres et même le partage de la même foi ne suffisent pas à guérir totalement les relations entre des êtres humains nécessairement différents. La foi dans le Christ, si nous écoutons sa parole, nous appelle à être toujours plus attentifs les uns les autres à ce que nous portons en nous.

- Dans ce contexte, notre déclaration du 1er février sur l’antisémitisme est importante. Nous y avons affirmé que guérir de l’antisémitisme serait la pierre de touche de l’accès à une fraternité universelle véritable. Il ne suffit pas devant le Seigneur de nous payer de mots. La purification de nos cœurs et de nos esprits est un effort constant. De ce point de vue, un travail sur la notion d’accomplissement, mais aussi sur la figure évangélique du Pharisien comme une analyse mieux partagée de ceux que saint Jean appelle « les Juifs » seront d’une grande utilité.

- Notre pays réfléchir actuellement à la manière d’intégrer davantage nos concitoyens musulmans tout en luttant efficacement contre le terrorisme mais surtout contre ce que l’on peut appeler le « séparatisme » islamiste. Comment notre État républicain peut-il être aussi une « maison » où des hommes et des femmes divers se trouvent heureux d’habiter et d’œuvrer ensemble ? Notre conviction est que l’État se renforce lorsqu’il reconnaît à ses citoyens la liberté de servir Dieu en toutes choses et non pas seulement l’État ou ce qui les fait survivre. Notre conviction est aussi que les religions, y compris notre Église, se fortifient lorsqu’elles aident leurs fidèles à vivre en paix profonde avec ceux et celles qui les entourent, si différents soient-ils. J’ai exprimé à plusieurs reprises, je l’espère en votre nom à tous, mon regret que la loi présentée au Parlement soit surtout répressive et cherche l’intégration et l’unité dans le contrôle. Des améliorations ont été apportées à ce projet, notamment au Sénat. Nous souhaitons que le travail parlementaire puisse aller à bon terme. Mais là aussi, nous avons comme chrétiens un rôle à jouer pour permettre aux Musulmans en France de gagner confiance en notre société. La fraternité ne peut être produite par la loi. Elle suppose de dépasser la peur et l’ignorance et de désirer parvenir ensemble au meilleur.

Quant à la vie de l’Église. L’Église devrait être au milieu de l’humanité la promesse de la « maison commune » où Dieu et les êtres humains se retrouvent dans la paix et la joie de l’alliance. Elle l’est sacramentellement ; elle ne l’est pas toujours dans les faits. Nous le savions depuis longtemps. Nous savions qu’à l’échelle de nos communautés, de nos paroisses, de nos mouvements, des jeux de pouvoir sont toujours possibles, plus ou moins graves, plus ou moins risibles, que les frottements des caractères et des tempéraments sont inévitables. Plus d’ailleurs nous essayons d’agir ensemble pour ce qui nous tient profondément à cœur, plus il faut redoubler d’efforts pour supporter que tous les autres ne pensent pas ou ne réagissent pas comme soi. Nous avions pris conscience que des actions où des siècles passés ont pu voir comme une manière nécessaire de mener la mission de l’Église comme l’Inquisition pour le service de la vérité contredisaient l’essence même de la foi et que des œuvres où les siècles passés voyaient de la grandeur comme les croisades mais aussi les missions devaient être analysées avec lucidité. Mais nous avons découvert que notre Église transportait du mal dans ce qui pouvait paraître être son activité la plus positive, son œuvre éducative, son service de la croissance spirituelle des enfants et des jeunes. Les récits des personnes victimes rendus possibles par quelques-unes qui ont eu le courage de parler publiquement ont fait réaliser d’une part que ces drames n’étaient pas que quelques unités qui pourraient être attribuées aux fatalités de l’histoire, si tant est qu’un tel raisonnement soit chrétiennement tenable, mais qu’ils étaient aussi beaucoup plus destructeurs que ce que l’on croyait ou avait voulu croire.

Depuis l’an 2000, l’Église en France s’efforce d’être attentive et réactive sur ce sujet. Depuis 2016, nous avons pris conscience que notre action n’était pas à la hauteur de la réalité. Nous avons travaillé, en nous efforçant d’écouter les personnes victimes et aussi des experts extérieurs ; nous avons œuvré pour construire entre nous évêques la convergence la plus profonde possible. Ce fut notamment le but de notre assemblée extraordinaire de la fin février. Car c’est l’œuvre du Malin de diviser toujours. Nous avons cherché à comprendre ce que Dieu attendait de nous, de notre génération d’évêques pour le bien du Corps entier de l’Église, en tout cas de l’Église catholique en France, et le service de l’humanité. Nous avons tâtonné pour trouver comment faire du bien aux personnes victimes qui ont tant souffert, non seulement des violences et agressions sexuelles subies mais aussi de l’indifférence, de l’incapacité de leur entourage de voir et de deviner ou d’entendre, de l’incapacité de l’Église, dans ses communautés et dans ses responsables, de mesurer ce qu’elles vivaient et supportaient dans le fil des jours, au-delà même des actes subis. Nous éprouvons de la colère mais surtout de la tristesse et de la honte en pensant que des prêtres ont pu user du pouvoir que le Christ leur avait donné et que l’Église leur avait confié pour commettre des œuvres de mort sur des enfants et des jeunes.

Dans cette assemblée nous avons pris des mesures concernant notre relation aux personnes victimes, concernant l’organisation de notre Conférence afin que la prévention soit inscrite au cœur de nos activités et aussi la transformation des relations pastorales, concernant enfin les moyens d’instruire les faits qui nous sont ou qui nous seraient révélés de la manière la plus juste et la plus efficace. Ces décisions sont exprimées en une série de onze résolutions dont la première donne le cadre général en détaillant les modes de responsabilité que nous reconnaissons à l’égard du passé, du présent et de l’avenir. Ces résolutions seront publiées dans un instant. Je ne vais pas les détailler ici. Ces résolutions s’accompagnent d’une lettre que nous adressons à tous les catholiques de France et à tous ceux et celles qui voudront la lire. Pour la première fois, nous prenons la parole ensemble envers tous sur ce sujet. Cette lettre, je ne vais pas la reprendre ici non plus. Je voudrais juste ajouter trois paroles.

- La première à l’égard des personnes victimes. Je remercie ceux et celles qui ont parlé et qui nous parlent. Je voudrais les assurer que nous avons pris et prenons leur parole au sérieux. Nous voulons continuer à vous écouter et à travailler avec vous. Nous espérons que les dispositions que nous avons prises contribuerons à votre chemin de vie. Ce qui vous a été arraché ne peut vous être rendu, ne peut être réparé, nous le savons bien, mais nous ne pouvons pas rester sans rien faire, sans rien tenter. Vous avez surmonté comme vous avez pu ce drame. Vous avez construit vos vies, chacun à sa manière chacun selon sa propre histoire. Nous voulons mobiliser les moyens de vous accompagner, matériellement et spirituellement, selon ce que vous désirerez. Nous savons que nous pouvons facilement vous blesser, vous effrayer. Ce que vous avez subi nous révèle une prégnance du mal que nous ne voulions pas regarder. Nous sommes conscients que nos gestes les plus saints ont été utilisés contre vous. Nous en avons du dégoût, nous évêques comme les prêtres et les fidèles, mais nous vous devons de reprendre notre manière d’exercer et de comprendre le ministère apostolique que le Seigneur nous a confié.

- La seconde parole est pour les fidèles catholiques. Vous avez appris ces violences et ces crimes avec effroi, vous en êtes choqués, déçus, bouleversés. Tout le Corps de l’Église se trouve atteint par ce mal mis au jour. Nous devons ensemble prendre soin les uns des autres. Soigner n’est pas qu’un accompagnement plein de douceur. Il y faut aussi des décisions rudes, il y faut toujours un travail de vérité, un travail de diagnostic, rigoureux. Nous voulons le poursuivre au long des années. Nous vous appelons à nous aider à accompagner les personnes victimes. Ceux et celles qui parlent nous aident. Ceux et celles qui ne parlent pas ont besoin de sentir que nous ne chercherons pas à minimiser ce qu’ils ou elles supportent. Notre Église peut gagner en fraternité aussi dans cette attention. Nous vous appelons aussi à parler de ce sujet dans vos paroisses et communautés pour le partager et le porter entre frères, avec vos pasteurs, pour que la parole remplace le silence et que la vigilance remplace l’indifférence dans une attention nécessaire les uns pour les autres.

- Enfin une parole pour les prêtres. Il est horrible pour vous de découvrir que tel de vos frères a pu commettre de tels actes. Dans la mesure où certains ont abusé de leur ministère, nous tous, ordonnés, configurés au Christ Pasteur, nous nous interrogeons sur notre propre pratique. De quelles ambiguïtés ma manière de célébrer les sacrements, d’approcher les personnes, de recevoir le secret de leur âme, peut-elle être entachée ? Nous découvrons en nos frères la force de pulsions dont nous aurions pu espérer que le sacrement du baptême et celui de l’ordre et le sacrement du pardon nous préserveraient. Pourtant, notre ministère est un ministère de vie et de bonté. Pourtant, le Christ notre Seigneur est bien Celui qui a vaincu la mort et le péché et les sacrements qu’il nous donne de célébrer pour son peuple et la Parole qu’il nous charge de porter font advenir son règne, la libération de l’humanité de tout mal et de toute mort, l’espérance formidable que nos vies terrestres toujours mêlées de mort débouchent dans la communion éternelle. Dans le sacrement du pardon, vous approchez au plus près du mystère des âmes et du péché. Vous êtes témoins du travail de l’Esprit-Saint qui rend un être humain capable de désigner le mal qu’il fait et de choisir de ne pas en rester prisonnier en se mettant sous la force du Christ. Vous êtes les témoins et les agents de l’infinie patience de Dieu qui travaille parfois lentement dans le cœur des pécheurs pour les détacher du mal. Le secret de la confession n’est en rien complicité avec le mal et moins encore complaisance pour des confidences étonnantes. A travers nous, le pénitent s’adresse à Dieu et nous sommes les signes de l’écoute indéfiniment disponible du Dieu vivant.

- Nous avons aussi voté la ratio nationale des Séminaires, c’est-à-dire le texte qui organise la formation des futurs prêtres. Vous en comprenez l’importance et l’exigence pour notre avenir. La nouveauté, voulue par le document romain dont notre ratio est l’adaptation à notre pays est de passer d’une logique de formation rythmée par les deux cycles d’études (cycles de philosophie et de théologie) à une formation intégrale centrée sur la structuration de l’homme intérieur et de l’identité du prêtre. Le texte met en valeur l’aspect pastoral et missionnaire de la formation des prêtres, met l’accent sur la formation humaine et l’intégration des outils de la psychologie dans le discernement. Il insiste sur la nécessité de constituer des équipes stables de formateurs. En votant ce texte, nous voulons redire aux jeunes et moins jeunes combien la vie sacerdotale peut être une belle manière d’accomplir son existence dans la suite paradoxale du Christ. La conscience de nos faiblesses humaines doit conduire à un effort de vérité. Il faut oser regarder en face ses incapacités psychologiques ou autres, mais nous pouvons le dire : si nous repérons sérieusement un appel du Seigneur, il vaut la peine d’oser s’avancer pour porter la grâce du Christ au bénéfice des humains.

Frères et sœurs, chers amis, au cœur de notre assemblée, hier jeudi, nous avons célébré l’Annonciation à Marie. Nous y avons contemplé ensemble le mystère invisible du dépouillement que le Fils bien-aimé a consenti pour entrer tout entier dans notre condition humaine, pour la prendre pour lui totalement, dans toute sa profondeur, « excepté le péché » non pour être différent de nous mais parce que seule la sainteté permet la totale solidarité, et le mystère un peu plus visible du « oui » de Marie. D’elle, l’Immaculée, la belle Dame de Massabielle, nous recevons l’assurance qu’un « oui » plein, sans ombre, sans ambiguïté, est monté de notre humanité vers Dieu et qu’aucun mal, aucune trahison, ne peut défaire le nœud de l’alliance nouvelle et éternelle, scellée dans le Christ, vrai Dieu et vrai homme, et en Marie, sa Mère et notre Mère. Cela nous a été bellement dit hier : le « oui » de Marie est l’œuvre humaine la plus parfaite, celle où l’éternité et le temps, la liberté de Dieu et celle de l’homme, ont été conjoints dans l’ajustement le plus plénier.

Nous confions à Marie les décisions que nous avons prises. Elles décevront certains, elles étonneront d’autres. Elles sont modestes en fait, mais elles nous engagent pour l’avenir. Puissent-elles contribuer à ce que l’Église, notre Église catholique en France, devienne une « maison sûre » et soit le gage pour beaucoup de la « maison commune » où Dieu nous appelle. Frères et sœurs, chers amis, nous allons suivre le Christ en sa Passion. Il nous rejoint sans cesse, dans sa Résurrection. Notre espérance, notre désir, ce pour quoi nous donnons notre vie, est que sa joie puisse devenir celle de tout être humain, pour l’éternité et même dès ici-bas. "

Discours de clôture du 20 novembre 2020

Chers amis, frères et sœurs, chers Frères évêques,

Conditions inédites, assemblée fructueuse

Au fil des dernières années, la célébration eucharistique commune est devenue le cœur des assemblées plénières de la Conférence des évêques de France. Mgr Perrier, en 2008, avait rendu possible qu’elles aient lieu dans la basilique Sainte-Bernadette ; Mgr Brouwet, dès son arrivée, a proposé comme lieu quotidien la basilique Notre-Dame-du-Rosaire. La traversée du pont sur le Gave ne s’est pas, à l’usage, révélée dangereuse et, peu à peu, la liturgie a trouvé sa forme. Les pèlerins présents constituent une assemblée dont la seule vue rappelle concrètement aux évêques que leur ministère est un ministère pour l’Église catholique entière. Les Laudes le matin, les Vêpres au milieu de l’après-midi, l’Angélus à midi et à 18h, déploient en quelque sorte la célébration du mystère de la foi concentrée dans la liturgie eucharistique. Serrés dans les stalles de la basilique, les évêques éprouvent physiquement leur appartenance à un collège au service du Corps du Christ entier.

Notre assemblée de cette année, tenue par visio-conférences, épidémie oblige, ne nous a pas permis cette expérience singulière de la proximité les uns aux autres qui se vit dans le rite eucharistique et qui est nourrie par l’Eucharistie elle-même. Les prodiges de la technologie nous ont été plus qu’utiles : grâce à eux, au-delà de ce que nous aurions imaginé, je crois, nous avons éprouvé la joie de nous voir les uns les autres, à tout le moins de nous apercevoir dans les vignettes de nos écrans, parfois de parler à quelques-uns dans un groupe réuni dans une salle numérique. Nous avons même, m’a-t-il semblé, éprouvé quelque chose de l’allégresse qui nous avait saisis en novembre 2019, lorsque nous nous étions retrouvés, un mardi matin, à 300 dans l’hémicycle, prêtres, laïcs, hommes et femmes, évêques, experts et invités diocésains, âgés ou jeunes, voire très jeunes puisqu’il y avait eu parmi nous deux bébés. Les célébrations eucharistiques des deux premiers jours de l’assemblée avaient alors encore gagné en intensité : nous avions éprouvé combien le Seigneur, venant au milieu de nous, nous donnait les uns aux autres comme des frères et des sœurs, ouvrant notre intériorité en profondeur en même temps qu’en largeur et nous envoyant vers le monde parce qu’il nous donnait d’y porter un message de vie.

La distance maintenue de cette année, chacun étant seul chez soi, nous a offert une autre expérience ; peut-être notre communion entre nous, évêques, qui nous connaissons bien, et aussi avec les personnes que chacun avait invitées et que les autres ne connaissaient pas, est-elle si réelle qu’elle a traversé les écrans et nous a réjouis, dès le premier instant. De même, lorsque nous nous sommes retrouvés entre nous, à partir de mercredi après-midi, cette communion nous a permis de discuter, de faire entendre nos divergences d’appréciation, de confronter nos réflexions, sans crainte, parce que nous nous savons unis par plus grand que nous qui est aussi, nous le savons pour notre bonheur, plus intérieur à chacun que lui-même.

A défaut de célébrer ensemble la messe, nous nous sommes joints chaque jour au chapelet prié dans la grotte de Lourdes. Je voudrais ici remercier au nom des évêques Mgr Hérouard, Mgr Brouwet, le P. Ribadeau Dumas, les chapelains et les autres personnes qui ont rendu possible cette prière, ainsi que les évêques qui ont rédigé les méditations des différents jours. Il était bon et même nécessaire que nous nous sachions portés par la prière de beaucoup, en France et ailleurs, et que nous ajoutions discrètement notre prière à la prière de tant de personnes qui regardent vers Marie, notre Dame de Lourdes, avec confiance et espérance. Les intentions entendues au début de chaque récitation nous reliaient aux douleurs et aux attentes de beaucoup en notre monde.

Le vrai culte

Certes, le vrai culte, le véritable sacrifice, est le sacrifice spirituel, par lequel chacun fait de tout lui-même une offrande à la gloire du Père (Rm12, 1). L’Apôtre Paul écrit : « Offrez votre corps en sacrifice spirituel, capable de plaire à Dieu ». Le corps, ici, désigne le tout de l’être humain, celui qui agit grâce à ses membres, celui qui imprime sa marque en ce monde, dans le cosmos, en y introduisant une intention. La moindre de nos actions peut ainsi devenir un acte « pour la gloire de Dieu et le salut du monde » (Missel romain, dialogue de l’offertoire). Tout le culte liturgique, toute la vie sacramentelle, sont orientés à cette fin. Mais nous savons, nous chrétiens, nous catholiques, que pour vivre ainsi, pour vivre à ce niveau-là, pour être selon ce que dit Jésus des « adorateurs en esprit et vérité », nous avons besoin de lui, Jésus, le Fils du Père, le seul vrai adorateur, qui nous prend en lui malgré nos péchés, malgré les scléroses et les ambiguïtés de nos libertés. Certes, il agit en nous par son Esprit ; certes, sa puissance de Ressuscité se déploie à l’intime de chacun de nous par le don de l’Esprit qui diffuse en nous la charité, mais il a voulu, tout de même, que, pour entendre sa Parole, nous sentions aussi les autres qui l’écoutent avec nous et s’en laissent toucher ; il a choisi, pour nous unir à son sacrifice, à son geste qui récapitule toute l’histoire humaine, d’insérer dans la Pâque des Juifs, la Pâque de son peuple, la livraison de son Corps et de son Sang ; il a poussé l’amour jusqu’à se faire notre nourriture, en passant par le goût fugace du pain, le très peu de pain sans beaucoup de goût que nous utilisons pour l’Eucharistie.

La technique nous a permis d’être rassemblés sans l’être physiquement et par là, de surmonter les différents plus ou moins importants, les quiproquos et les agacements qui s’exacerbent lorsque l’on ne se voit pas et que l’on oublie ou que l’on surmonte lorsque, soudain, se retrouvant, on éprouve à nouveau la joie que l’autre nous apporte par ce que sa présence physique traduit de la qualité de son cœur et porte de promesse de se comprendre pleinement un jour. Mais la technique n’a pas remplacé ce en quoi la célébration commune nous replonge, la joie de l’Épouse du Christ suscitée par son Époux, qui tressaille à sa voix et vibre à sa venue, à quoi le dialogue des évêques, prêtres et diacres avec l’assemblée eucharistique nous donne part.

Hier, à 18h, au moment où les évêques allaient se séparer, est tombée la décision du juge des référés. Nous sommes déçus sans doute. Le juge, ce qui est important, a rappelé avec force que la liberté de culte était une liberté fondamentale, qu’elle ne s’exerçait pas seulement individuellement mais aussi par des célébrations publiques. Il a toutefois estimé que des mesures d’interdiction étaient légitimes et proportionnées, compte tenu de la gravité de la situation sanitaire, ce d’autant qu’il a pu lui être montré que certains lieux de culte manquaient aux règles de protection sanitaire édictées. Nous, évêques, partageons la tristesse des fidèles, privés non seulement de la messe mais, pour certains, de la célébration d’une étape de leur initiation chrétienne ou de leur mariage. Des efforts collectifs sont nécessaires si nous voulons avoir une chance de célébrer Noël de manière digne, sans qu’une inquiétude exagérée pèse sur nos soignants mobilisés dans les hôpitaux et toutes les structures qui œuvrent pour la santé publique. Mais il est demandé aux pouvoirs publics d’organiser une concertation avec les cultes : nous nous y préparerons sans délai, avec le ferme espoir de trouver un protocole satisfaisant.

Je me dois de vous le dire : au-delà de la douleur de la privation de Messe, pour moi, il est important qu’en cette affaire, le droit soit dit avec précision. Nous avons appris à vivre en régime de séparation et à goûter la liberté qu’y trouve l’Église de vivre sa vie propre, non pas hors de l’État mais sans sa contrainte, non pas contre la société mais en son sein, en servant sa cohésion, mais selon la dynamique propre de la foi en l’Évangile du Christ et de la dilatation du cœur et de l’action que nous en recevons. En un temps où, pour des raisons tout à fait compréhensibles, qui relèvent de sa responsabilité, l’État cherche à renforcer sa surveillance des religions, quelles qu’elles soient, nous devons être vigilants, – nous, ce sont tous les citoyens français-, sur la précision des textes qui limitent ou encadrent ou expriment les libertés fondamentales.

En concluant cette Assemblée plénière, j’essaie d’exprimer ceci : nos assemblées d’évêques ne sont pas seulement des réunions de travail, de coordination, de mise au point de nos organisations dans les circonstances variables de l’histoire ; nos assemblées sont aussi, et peut-être surtout, des actes du culte spirituel que nous devons à Dieu, des moments de célébration de la joie et de la force de la foi dans le Christ, envoyé par le Père qui répand en nous son Esprit-Saint.

Célébrer le Créateur

Le jour et demi que nous avons consacré au thème « Cultiver la terre et se nourrir » a eu cette portée : le P. Euvé, dans son exposé théologique, nous a rappelé que le même verbe hébreu qui dit « travailler » la terre signifie aussi le service ou le culte rendu à Dieu. Une terre cultivée rend gloire à Dieu le Créateur, le génie et le labeur de l’homme, de l’homme ou de la femme, faisant s’épanouir les potentialités nourricières de la terre et de ses produits. Permettez-moi une confidence : ce jour et demi m’a profondément réjoui, pas seulement à cause de l’enthousiasme d’une rencontre nombreuse, active, dont les participants étaient heureux de se trouver là et où les interventions ont été remarquables et les échanges riches, mais davantage encore j’ai éprouvé la bonté du Créateur et la beauté de son œuvre. Croire en Dieu créateur n’est pas seulement croire qu’il y a un commencement au temps et une cause aux choses et à nous-mêmes. C’est croire que tout procède d’une bonté et que tout être est pénétré de cette bonté qui l’a suscité de près ou de loin. C’est pourquoi, dans les livres bibliques, la plus grande louange au Dieu créateur est exprimée par les cantiques des sauvés dans l’ultime livre biblique, l’Apocalypse, le livre du dévoilement. Au terme de l’histoire il sera possible de chanter que, oui, cette aventure impressionnante et redoutable valait la peine ; que, oui, contre toute apparence, la bonté et l’amour ont davantage emporté l’histoire, l’ont davantage animée, que les forces de destruction et de division. Dans les conférences que nous avons entendues, sans négliger les difficultés de l’heure et les douleurs vécues par certains, nous avons perçu aussi une confiance digne d’admiration dans la capacité de la planète de nourrir les humains et dans celle des humains de trouver les modes les meilleurs d’exprimer la fécondité de la planète. Du don, nous pouvons remonter vers le Donateur.

Arbitrairement je vous partage trois réflexions :

La première, quant à notre nourriture :

- 800 millions d’êtres humains ne mangent pas à leur faim. Ce nombre semble incompressible. Il représente d’année en année une proportion moins grande de la population mondiale puisque celle-ci s’accroît mais il reste considérable. Nous ne pouvons pas, lorsque nous nous nourrissons, oublier ces frères et ces sœurs qui manquent ; nous ne pouvons pas les oublier non plus lorsque nous réfléchissons, surtout si nous avons quelques responsabilités ou pouvoirs d’agir, à l’organisation de l’agriculture ou des agricultures et du commerce à travers le monde ;

- un tiers du gaspillage de nourriture se fait à la maison. Nous ne pouvons non plus oublier ce chiffre lorsque nous cuisinons ou lorsque nous partageons un repas, lorsque nous faisons nos courses ou lorsque nous pensons à ceux et celles avec qui nous déjeunons ou dînons ;

- nous devrions travailler le sens de la bénédiction du repas. Car tout repas est une anticipation du repas éternel. Nous devons apprendre à goûter le bonheur de nous nourrir à notre faim, c’est-à-dire de pouvoir expérimenter la bonté du cosmos qui nous entoure. La saveur de chaque aliment, même le plus banal, exprime quelque chose de cette bonté, c’est pourquoi il est navrant de nous laisser aller à tout réduire au goût du sucre et de la sauce tomate. Tout repas est une promesse de communion entre les humains ; tout le cosmos : le soleil, la pluie, l’air, la terre, le vent, les végétaux, les animaux et tant d’êtres humains ont œuvré pour permettre aux quelques-uns réunis autour d’une table ou à celui ou celle qui déjeune seul de recevoir ce qu’il faut pour refaire ses forces et vivre davantage. Comment ne pas en être rempli de gratitude et ne pas se sentir appelé à servir à son tour à plus de vie pour les autres ?

La seconde, quant à l’agriculture comme activité humaine et humanisante :

– cultiver la terre est une activité complexe. Il y faut la coopération de bien plus d’êtres, de compétences et même de dons de soi que l’on imagine à première vue, de la part des humains sans doute, pour semer, planter, arroser, nettoyer, récolter, et aussi transporter, échanger, présenter, mais aussi des animaux et des végétaux. « Le sol grouille de fraternité » nous a dit un jeune agriculteur dans une formule qui a fait mouche, et nous, les humains, j’ajoute cela, nous savons le voir et le comprendre et le dire. C’est notre rôle. Nous pouvons nous servir de cette fraternité, nous pouvons l’asservir ou la détruire, lui permettre de se développer ou la forcer pour ce que nous croyons être notre bénéfice et qui peut l’être pendant un temps ; nous pouvons la servir, l’aider à agir mieux encore, et nous pouvons aussi en rendre grâce au Créateur et y reconnaître un signe de sa sagesse et de la sagesse à laquelle il nous appelle. L’an passé, les « collapsologues » que nous avions entendus nous avaient assurés qu’une autre fin du monde était possible, que la loi de la jungle était aussi la loi de l’entraide. Nous l’avons entendu aussi des agriculteurs en cette session : il vaut la peine de prendre le temps de regarder comment les plantes poussent, comment les animaux grandissent, avant que plantes et animaux arrivent dans nos assiettes. Cela nous fera grandir en humanité. La Bible dit cela aussi, dès son début, qui voit l’homme au milieu du jardin, donnant leur nom aux animaux et aux plantes ;

– citadins et ruraux, non-agriculteurs et agriculteurs, agriculteurs et maraîchers, agriculteurs bio et agriculteurs conventionnels se rencontrent toujours avec profit, voire avec bonheur. Nos paroisses et nos diocèses peuvent sans doute y aider, en ajoutant à cette liste les commerçants et les transporteurs. Car toute nourriture concentre en elle de multiples réseaux d’interaction dont le moteur n’est pas tant le profit que le désir d’être utile, de contribuer au bien de beaucoup. Toute nourriture concentre aussi des violences et des injustices contenues dans les manières de production ou de commercialisation, qu’il faut savoir regarder en face pour que l’intention la meilleure puisse pénétrer toutes les étapes qui préparent ce dont un être humain se nourrit. Nous le sous-entendons dans chaque Eucharistie lorsqu’à l’offertoire nous présentons « le fruit de la terre ou de la vigne et du travail des hommes ». Est-il digne d’être présenté à Dieu ? A quoi le Christ condescend-il lorsqu’il prend ce peu de pain et ce peu de vin que nous déposons sur l’autel pour nous donner sa présence vivifiante ?

– l’agriculture est aussi un métier difficile. Elle requiert l’engagement la plus grande des forces et de l’intelligence et même de la générosité de chacun et pourtant le résultat n’est jamais proportionné à cet engagement : il le dépasse ou il y manque, selon le régime de la pluie et du soleil et du vent, avec la concurrence des différentes parties de la planète qui ne connaissent jamais exactement les mêmes conditions. Elle doit consentir aujourd’hui de grands changements de paradigmes et elle subit les attentes contradictoires des consommateurs que nous sommes tous. Elle joue et jouera un rôle essentiel pour transformer la crise écologique où nous nous trouvons en une opportunité. Comment nous, Église du Christ, pouvons-nous soutenir les uns et les autres dans leurs réflexions, dans leurs choix, dans leur manière de porter les conséquences de choix passés qu’il faut bien assumer, dans leur inquiétude devant l’avenir. La moitié des exploitations en France auront à changer de mains dans les dix ans, on nous l’a rappelé. Comment pouvons-nous contribuer à ce que des jeunes choisissent l’agriculture pour le bien de tous les autres ? Car il est grand pour l’être humain d’être pris dans une œuvre plus grande que lui, où son agir est mis à disposition pour porter des fruits dont il n’est pas le maître. Comment diffuser, dans tout métier, quelque chose de l’attitude spirituelle si forte qu’exige le travail agricole, qui dignifie tellement l’être humain, même si c’est paradoxal, qui, de soi, s’approche si près du sacrifice spirituel ?

La troisième, quant à la suite de notre programme :

– le Créateur, nous a-t-il été dit, est celui qui « encapacite » ses créatures. Créant, il rend tout être actif et acteur, chacun selon son ordre. Nous allons poursuivre notre réflexion, en mars prochain, avec pour thème : « Créer et produire ». Que veut dire que l’être humain soit capable de produire et de créer ? En quoi notre capacité scientifique mais aussi technique et technologique est-elle un don ? De quoi devons-nous nous garder mais plus encore que pouvons-nous faire de ces talents pour que tout de tous les êtres remonte vers la gloire de Dieu.

Quel culte sera possible ?

Jadis et même naguère, la messe célébrée dans chaque village offrait un temps de prière de louange et de prière de supplication, d’élévation au-dessus ou au-delà des soucis du moment, de rencontre avec Dieu et avec les autres. Le travail de la semaine était tourné presque aussitôt vers la gloire de Dieu et offert pour le salut du monde. Nous ne pouvons plus le vivre ainsi dans notre pays. Nous célébrons chaque dimanche et même chaque jour un culte qui n’exerce sur le cosmos qu’un prélèvement minime : un peu de pain et un peu de vin suffisent ; il y faut cependant aussi un prêtre et encore quelques fidèles. Dans notre séquence intitulée « Territoire et paroisse » nous avons réfléchi, sous la conduite du groupe de travail, à cette thématique. Le défi est grand : avec moins de forces sacerdotales, soutenir l’élan spirituel de tous, dispersés dans le monde rural ou regroupés en ville. Bien des initiatives se prennent, des expériences se cherchent. L’Eucharistie n’en est pas le tout, mais toute vie chrétienne ne trouve son sens plein qu’en se reliant à l’acte du Christ. Comment pouvons-nous assurer ce lien vivant, offrir, dans la dispersion, la possibilité concrète pour chacun de devenir de plus en plus un « adorateur en esprit et vérité » ? Ces questions ont habité notre travail sur la future ratio, c’est-à-dire le futur cadre expliquant et décrivant ce que doit être la formation des prêtres, initiale et continue. Ces mêmes questions rendent pressantes les décisions que nous avons à prendre devant la fragilisation de nos diocèses, y compris sur le plan financier, et la solidarité entre diocèses que nous devons renforcer. Le service fraternel est aussi le vrai sacrifice, le sacrifice spirituel.

Pour être complet, j’ajoute que nous avons décidé d’une autre session d’assemblée, le 25 novembre, pour entendre le secrétaire général de l’enseignement catholique et pour recevoir les conclusions d’une enquête sur la santé des prêtres. Il nous a paru raisonnable de n’être ensemble que deux fois par jour pour deux visio-conférences de deux heures, plus le chapelet l’après-midi.

Le saint Nom de Dieu

Face à notre service de louange de Dieu, d’adoration, l’actualité récente a souvent parlé de « blasphème ». Pour nous, chrétiens, le blasphème qui n’est pas pardonnable, pas pardonnable par Dieu, est le blasphème contre l’Esprit. Dieu seul en juge et en jugera. L’interprétation du verset est délicate. Je propose quelques points de réflexion :

– Le blasphème consiste surtout à faire maudire le nom de Dieu. Est donc coupable de blasphème qui use du nom de Dieu pour justifier sa violence ou ses injustices. Peut-être faut-il penser ici moins aux malheureux jeunes hommes qui se laissent convaincre qu’ils vont donner à leur vie un accomplissement par le haut, en faire une œuvre à la gloire de Dieu, en assassinant un homme et deux femmes dans une église, un enseignant désarmé ou des badauds attablés, que ceux et celles qui produisent et diffusent une idéologie qui fait passer le meurtre pour un acte saint ;

– La dérision, la moquerie, me paraît d’un autre ordre. Les convictions fortes en suscitent forcément, parce que l’humanité cherche à se protéger, à esquiver d’avoir à donner à sa vie une portée qui lui paraît trop grande. C’est un gage de maturité que de ne pas s’en laisser démonter. Mais c’est le rôle de la famille et de l’école que d’apprendre aux jeunes à accepter que certains soient différents des autres et de rencontrer ces différences non par la violence ou par l’humiliation mais par la réflexion, la confrontation des idées, en cherchant à comprendre les personnes et à les aider fraternellement. Les évêques ont voulu publier une interpellation sur ce sujet hier matin, après l’hommage rendu par la Nation aux victimes de Nice. L’éducation, pour cela, vaut mieux que la loi. Nous savons, nous, que le Dieu vivant n’a pas craint d’être bafoué. En prenant chair de notre chair, il n’a pas craint d’être méprisé, ni même torturé. Il n’a pas craint non plus, et c’est vertigineux, d’être trahi par les siens ;

– Le blasphème contre l’Esprit est plus encore le fait de ceux qui usent du pouvoir spirituel reçu du Christ pour établir leur propre pouvoir et, pire encore, assouvir leurs pulsions. Les prêtres coupables d’actes d’agressions sexuelles sur des mineurs ou d’abus de pouvoir sur des jeunes adultes souillent le saint nom de Dieu. Ils abîment chez ces enfants et ces jeunes hommes ou femmes la capacité intérieure de tourner leur vie vers Dieu, le Créateur, en action de grâce et de faire de leurs actes des sacrifices spirituels en les unissant à l’acte du Christ ;

– Le blasphème contre l’Esprit est tout autant le fait de ceux et de celles qui refusent de reconnaître leur péché, lorsque la miséricorde de Dieu le tire à la lumière. Ce pourrait être le fait des structures d’Église qui ont refusé ou qui refuseraient de se laisser conduire dans une conversion réelle.

La vérité de notre adoration

Ces deux derniers points disent la prise de conscience dans laquelle nous, évêques, nous grandissons. Le temps qui nous est nécessaire paraît long aux personnes victimes et sans doute aussi à beaucoup d’entre vous, frères et sœurs, chers amis, qui nous observez et attendez de nous des décisions claires par lesquelles nous nous détacherions vraiment des comportements ou des ambiguïtés qui ont couvert de silence ou d’ignorance plus ou moins volontaire ces actes dramatiques. Je l’avais dit l’an dernier : nous reconnaissons la miséricorde de Dieu à l’œuvre dans le dévoilement depuis quelques années de ces actes mortifères et nous remercions, avec humilité, les personnes victimes qui ont accepté de nous parler pour faire part de ce qu’elles avaient subi et qui continuent à nous parler pour nous engager aux changements nécessaires.

Nous avons décidé un calendrier qui nous inscrit dans un temps encore long mais nécessaire pour être sûrs d’aboutir : une assemblée plénière extraordinaire qui se tiendra du 22 au 24 février pour approfondir ensemble les questions théologiques liées à ces drames et leurs conséquences pastorales, en particulier la question de la responsabilité. Cela peut paraître un pas de côté. En fait, nous voulons ajuster au mieux les gestes que nous aurons à faire à l’égard des personnes victimes et donner à ces gestes la qualification la plus ample et la plus juste. Nous sommes conscients que notre adoration de Dieu ne peut être vraiment « en esprit et vérité » que si nous assumons en vérité ce qui s’est passé et que si nous accueillons pleinement la lumière que Dieu nous donne pour que nous nous convertissions et pour que nous convertissions nos structures.

Par vote nous nous sommes engagés à prendre en mars prochain des mesures définitives : les quatre groupes de travail remettront début mars leurs conclusions, la session extraordinaire jouera son rôle, la commission doctrinale proposera une réflexion théologique sur la question : « Comment un arbre mauvais peut-il avoir donné de bons fruits ? » ; le Conseil permanent rassemblera tout cela et proposera des engagements clairs qui seront soumis à l’approbation des évêques, ainsi que des propositions sur la manière de recevoir le rapport de la CIASE et de travailler à sa réception par le peuple de Dieu.

Car ces actes terribles, frères et sœurs, chers amis, nous le comprenons bien, ont blessé et blessent tous les baptisés, tous les membres du Corps du Christ. Tous, nous sommes horrifiés, tous nous nous interrogeons, tous nous nous demandons comment nous pouvons offrir à Dieu une offrande qui lui plaise, devenir « une éternelle offrande à la louange de sa gloire ». Nous voulons continuer à chercher comment nous pourrions aider ceux et celles qui ont été blessés à retrouver la joie d’appartenir au Christ mort et ressuscité et les accompagner, sans les offenser, dans la capacité de faire de leur vie un sacrifice spirituel « pour la gloire de Dieu et le salut du monde ». Certaines de ces personnes nous accompagnent avec persévérance et patience. Avec leur aide et par la grâce de Dieu, nous y arriverons. Car, un jour, nous en sommes conscients, nous aurons à répondre devant Dieu, le Créateur, devant le Christ Jésus notre Juge, de ce que nous aurons fait pour « les plus petits d’entre les siens ». Nous entendrons cela dans deux dimanches en célébrant le Christ, Roi de l’univers.

La catholicité de notre adoration

Le vrai culte, en esprit et vérité, ne se fait pas sur telle montagne plus que sur telle autre. Il monte de toute liberté, de tout cœur, qui, reconnaissant son Créateur dans l’action de grâce, accepte de se découvrir pécheur et d’accueillir le pardon qui lui est donné, à quelque race ou nation ou culture qu’un être humain appartienne. Il procure la paix entre les hommes, il demande la paix et la grâce d’un cœur pacifié et pacifique, nourri de la grâce de Celui qui est mort en intercédant pour ses bourreaux. Il aspire à vivre ainsi, non seulement dans le secret de son âme, ni dans le cercle de ses proches, mais avec tous les humains, tous appelés à devenir des fils et des filles du Père dans l’Unique Fils bien-aimé.

C’est pourquoi, réunis en assemblée, nous avons porté dans notre prière les personnes assassinées à Nice parce qu’elles priaient ou travaillaient dans une église et M. Paty, assassiné parce qu’il était enseignant dans notre pays ; nous avons regardé avec inquiétude la situation de nombreux pays où la paix est menacée ou bien où la guerre a repris : en Afrique notamment, mais aussi aux confins de notre Europe, dans le Caucase. Nous avons voulu exprimer notre solidarité avec les populations du Haut-Karabagh, et aussi de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan qui se trouvent engagés dans une guerre que l’on aurait pu espérer oubliée. Nous pensons aussi au Liban, tellement fragilisé par la terrible explosion du début août : son renouveau politique, économique et social est indispensable à l’équilibre du monde, face aux tensions dans les pays voisins. Les chrétiens, dans leur diversité, y jouent un rôle capital. Puissent-ils être encouragés par notre amitié fraternelle et notre communion ! Nous remercions l’œuvre d’Orient, l’Aide à l’Eglise en détresse, les Œuvres pontificales missionnaires et les autres associations qui ont envoyé des fonds et des secours. Plusieurs diocèses ou paroisses ou écoles ont des partenariats avec des diocèses ou des paroisses ou des écoles au Liban et d’autres se proposent d’en nouer. Nous avons évoqué aussi le sort des catholiques chinois, dont certains ont été récemment emprisonnés. Concernant la catholicité géographique de l’Église, je voudrais ici confier à la prière de tous le Père Antoine Sondag, prêtre de Metz, décédé hier d’un cancer. Il a été pendant des années secrétaire national de Justice et Paix, collaborateur du Secours catholique et remarquable directeur du service de la mission universelle, portant son regard compétent et exigeant sur les pays du monde et le phénomène de la pauvreté. En évoquant sa mémoire, je voudrais remercier tous les collaborateurs et toutes les collaboratrices, salariés et bénévoles, des services de la Conférence.

La gloire du Créateur

Frères et sœurs, chers amis, nous, évêques, recevons comme une grâce d’avoir pu sentir de manière ravivée au long de ces six jours de visio-conférences la force du lien de communion entre nous. Nous savons que nous le recevons du Christ et de son acte de salut, qui nous tourne vers le Père en vérité, surmontant ce qu’il y a en nous de causes de division. Nous allons et vous allez dans un instant, chacun selon les conditions du moment, célébrer la Messe dominicale, recevoir la Parole de Dieu et participer à son sacrifice pour la vie du monde. Nous avons renouvelé notre joie de pouvoir contempler Dieu comme Créateur. Il est le principe de tout être, celui par qui tout être, le plus humble et le plus élevé, trouve la garantie de son existence. Rien ne vient du hasard, rien n’est que le résultat de la nécessité ; tout est porteur de la libre et bienveillante volonté de Dieu, tout signale sa bonté pour nous. Il est celui qui nous rend capables d’agir, celui qui nous confie, à nous les humains, son œuvre, non pour que nous la saccagions, non pour que chacun lutte contre les autres afin de s’en approprier la meilleure part, mais pour que nous y reconnaissions un appel à l’entraide, au respect, à l’émerveillement, à la fraternité, à la communion. Il veut que chaque être humain puisse vivre pour toujours dans la communion intime qu’il est.

Bientôt, l’Avènement

Nous célébrons confinés, et dans un confinement maintenu par le juge : que cela soit un encouragement à élargir notre cœur à la dimension du cosmos pour rendre grâce à celui qui nous le donne et unir notre regard sur tout être au regard du Créateur. Nous vivrons peut-être encore le temps de l’Avent avec des limitations de déplacement, des magasins fermés, des restrictions de rassemblement. Chaque année nous nous plaignons, en arrivant à Noël, que cette fête, si chère à notre cœur, soit réduite à un temps de consommation effrénée. Le premier confinement nous a permis de vivre un Carême et une Semaine Sainte intenses. Certains vivront ce temps avec de l’inquiétude pour leur métier ou pour leur situation économique et sociale. Puissions-nous vivre pleinement la grâce de l’Avent ! Confinés ou pas, il nous suffit de contempler le grand mystère : le Créateur devient créature. Il vient si discrètement, comme pour ne rien troubler, mais pour tout renouveler.

Je vous remercie de votre attention.

Mgr Éric de Moulins-Beaufort
Le dimanche 8 novembre 2020

Mercredi 10 Juin 2020

Nous vous proposons de découvrir le discours de clôture de l’Assemblée plénière de juin 2020, prononcé mercredi par Monseigneur Éric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, devant les évêques de France, réunis à la Maison des évêques et à distance en visioconférence.

La lutte contre l’épidémie de la covid-19 et, de manière plus marquée encore, le processus de déconfinement ont fait ré-émerger un thème théologique ancien, un peu oublié mais essentiel pour notre compréhension de l’Église et de sa mission, celui de la libertas Ecclesiae, la « liberté de l’Église ». Peut-être y suis-je spécialement sensible parce que je suis évêque dans une région imprégnée de souvenirs des temps mérovingiens et carolingiens et des débuts du Moyen-Âge, mais il n’y a pas que cela : la libertas Ecclesiae fut, certes, le cheval de bataille de Léon IX et de Grégoire VII, de ce que l’on appelle encore « la réforme grégorienne », mais sa revendication est sous-jacente en réalité à l’attitude des martyrs de l’Antiquité qui ne se voulaient pas fidèles seulement à leur conscience individuelle ; elle est aussi, à mes yeux, le fondement théologique de l’enseignement du concile Vatican II sur le droit social à la liberté religieuse.

Le Christ Jésus, parce qu’il est le Verbe fait chair, le Fils bien-aimé consubstantiel au Père et envoyé par le Père, par sa vie terrestre, sa mort offerte pour nos péchés et sa résurrection pour notre vie, fait monter du sein de l’humanité un peuple nouveau dont le principe d’unité n’est ni la race ni la culture ni la constitution d’un ensemble politique mais l’attitude que nous appelons la « foi » : la confiance sans réserve dans la promesse de Dieu qui nous appelle à la vie pour toujours, attitude ouverte à tout être humain, quels que soient son âge, son ethnie, son sexe, sa condition sociale. L’Église, fondée sur les Douze que Jésus s’est associés au long de sa vie publique, est envoyée à tous les humains, – à toute la création même, selon saint Marc -, pour ouvrir à tous la « porte de la foi ». Des nations émerge donc un ensemble humain d’un type tout à fait unique en qui est révélé et mis en œuvre le lien intérieur irréductible de chaque être humain avec Dieu et la responsabilité de chacun à l’égard de la destinée spirituelle de toute l’humanité.

La liberté de l’Église peut être ressentie comme la revendication d’une autonomie arrogante à l’égard des médiations humaines que sont les entités politiques et donc les États, et cela explique en partie les épreuves qu’ont pu connaître certains de ses tenants les plus déterminés. Elle s’appuie en réalité, en même temps qu’elle les dévoile, sur la liberté intime de chaque humain et sa vocation propre à tenir un rôle personnel dans l’histoire humaine. Elle n’est pas pour l’Église la revendication d’échapper aux lois des entités politiques, elle n’incite pas l’Église du Christ à réclamer pour elle des privilèges. Elle est avant tout la revendication de la liberté de vivre l’amour de Dieu et l’amour du prochain, de servir tout être humain, quelle que soit sa condition sociale, de choisir la chasteté ou la fidélité conjugale, de préférer la pauvreté à la richesse, de s’efforcer de transmuer l’exercice de l’autorité en service de la vie des autres, et elle revendique de pouvoir annoncer à tout être humain qu’il est appelé à être, avant toute autre détermination, un fils ou une fille du Dieu vivant, et de l’insérer, autant qu’il ou elle y consent, dans une communauté qui est avant tout une communion.

Au long des siècles, la revendication de la liberté de l’Église a animé l’histoire de notre pays. Elle y a pris la forme qui peut paraître paradoxale de la séparation de l’Église et de l’État, étendue à tous les cultes, ce que nous appelons en France la laïcité. C’est une manière d’organiser la liberté de l’Église, non pas l’unique ni forcément la meilleure, mais certainement pas la pire. La liberté de l’Église se traduit alors dans le fait que l’État laisse l’Église du Christ, et donc, non seulement l’Église catholique mais les Églises protestantes et orthodoxes, et les autres cultes s’organiser à leur guise, du moment que l’ordre public est respecté.

La liberté de l’Église, principe théologique, prend, dans l’ordre juridique et politique, la forme de la liberté de culte. Dans la préparation du déconfinement, cette liberté a pu paraître menacée par l’interdiction maintenue de toute réunion ou rassemblement dans les « établissements de culte », alors que les réunions de moins de dix personnes étaient autorisées dans l’espace public et qu’il n’était plus question d’encadrer les réunions dans les lieux privés. Sans doute n’est-il pas nécessaire de chercher à cela d’autre explication qu’une maladresse d’écriture dans un temps de précipitation. La liberté de l’Église n’est pas, en régime de séparation, le souci des responsables politiques et elle est facilement oubliée. Mais le principe demeure, cependant, et le Conseil d’État l’a rappelé : l’État est dans son droit lorsqu’il édicte des règles sanitaires ; il sort de son rôle lorsqu’il prétend déterminer comment les citoyens vont mettre en œuvre ces règles dans l’organisation de leur foi religieuse et du culte qui y est lié. L’Église catholique, en revendiquant sa liberté, n’a pas réclamé un privilège mais le respect de la dignité de chaque citoyen, personne libre, appelé à l’être pleinement en menant sa vie de manière à porter lumière et paix autour de lui, selon sa religion ou sa non-religion.

Mais il nous faut à nous, évêques catholiques, aller plus loin. Plus profondément, l’Église catholique a revendiqué de pouvoir mettre en œuvre les règles de précautions sanitaires pas seulement par peur de la contagion, mais pour servir le bien de tous dont nous sommes responsables devant Dieu, chacun pour sa part ; pas seulement pour obéir à l’État mais pour contribuer à la paix des cœurs et servir l’attention de chacun à l’égard de tous, chacun selon sa vocation propre. L’exemple de la réaction face à l’épidémie nous a d’ailleurs été donné par le pape François : très vite, il a manifesté que cette épidémie, qui paraissait une affaire chinoise puis italienne, concernait le monde entier, mettait en cause la totalité des nations, rappelait à tous que chacun est responsable des autres. Réunis en assemblée, nous nous sommes réjouis de la créativité qui a été déployée tant par les prêtres que par les fidèles pour permettre au plus grand nombre de s’associer aux messes célébrées : l’Eucharistie est d’une telle richesse, d’une telle intensité, qu’elle peut être vécue de bien des manières ; son mystère peut être participé à des degrés différents et selon des modes variés aussi.

Nous remercions toutes celles et tous ceux qui ont permis à d’autres de vivre l’Eucharistie au long de ces semaines par la diffusion vidéo, par la distribution de feuillets soutenant la communion spirituelle ou suggérant une liturgie domestique. La deuxième moitié du Carême, la Semaine Sainte et le Temps pascal ont pu être vécus avec intensité par beaucoup. Les mystères célébrés ont donné du sens au confinement, qu’il ait été confortable ou pénible, et le confinement a permis de vivre ou obligé à vivre ces périodes dans leur intensité spirituelle. Les efforts déployés ont permis de vivre le confinement non pas comme un enfermement en soi mais dans l’ouverture du cœur et de l’esprit vers les autres.

Pourtant, assez vite l’impatience à retrouver les célébrations avec assemblée et la communion sacramentelle s’est exprimée. Un travail théologique sera nécessaire pour la comprendre. Le lien entre le corps eucharistique et le corps ecclésial mérite d’être approfondi. Que cherchons-nous dans la communion sacramentelle, ou plutôt qu’y recevons-nous ? Peut-elle être dissociée du « sacrement du frère » ? Le respect des règles sanitaires strictes relevait et relève toujours de la charité : un chrétien peut risquer sa vie par amour du Seigneur ou de son prochain, mais non pas courir le risque de porter la maladie et la mort à d’autres. Le désir ardent de la communion sacramentelle ne trouve toute sa vérité qu’en nourrissant la charité qui édifie le Corps du Christ. Mais il est vrai que le mystère du Christ est avant tout un mystère de présence.

La foi chrétienne n’est pas faite d’idées et d’intentions : elle est avant tout la disponibilité à rejoindre le Christ, là où il se tient et nous convoque, et à se laisser rejoindre par lui, et lui vient à nous toujours pour nous envoyer vers les autres ; c’est en lui et par lui que nous pouvons le mieux aller en vérité les uns vers les autres, car lui, par son Eucharistie, nous tournant vers le Père, nous ouvre aussi les uns aux autres plus que nous ne saurons jamais le sentir. Cette vérité ressentie fortement en ces semaines nous a renvoyés au souci lancinant où nous sommes de réorganiser nos diocèses pour que l’Eucharistie soit accessible au plus grand nombre dans la plénitude de son déploiement, malgré le nombre réduit des prêtres pour le moment, et pour que les prêtres puissent approcher du plus grand nombre de personnes possibles, selon des modalités à imaginer ou à recevoir, la présence et la venue à elles du Christ ressuscité. La réflexion proposée par le groupe de travail « Territoires et paroisses » nous pousse à un regard lucide et à des initiatives audacieuses.

La liberté de l’Église est précisément l’exigence de pouvoir donner au milieu de ce monde une forme visible à la venue du Seigneur et de déployer les fruits de cette venue dans l’histoire, pour le bien de l’humanité entière, en révélant aux hommes la dignité à laquelle ils sont tous appelés et à l’humanité qu’elle est une et peut être fraternelle pour toujours. C’est la liberté de l’Église, et non pas seulement le conformisme social ou la lâcheté –dont on ne peut par ailleurs jamais trop vite se juger indemne- qui la pousse à se mettre au service de ce que la société a de meilleur, et c’est la même liberté qui la pousse, en certains de ses membres qu’elle contemple alors avec admiration et gratitude, non à transgresser la loi ou les lois mais à outrepasser la loi en direction d’un don de soi ou d’un renoncement à soi qui porte davantage de vie.

C’est pourquoi nous nous sommes réjouis de reconnaître la liberté chrétienne en acte dans ce que Mgr Aveline nous a présenté de l’action de l’Église à Marseille mobilisant ses forces ou ses pauvretés pour soutenir les plus précaires pendant le temps du confinement strict. Nous aurions pu entendre un récit similaire à propos de bien d’autres diocèses, comme Paris. Nous rendons grâce à Dieu pour ceux qui se sont engagés dans ces actions. Des jeunes s’y sont mobilisés, les personnes d’un certain âge ayant la responsabilité de se tenir à distance des risques de contagion. Ce n’est pas que nous pensions que seuls les chrétiens aient été capables de générosité et de solidarité. Beaucoup de femmes et d’hommes se sont donnés avec dévouement dans ces semaines. Nous voulons ici les remercier. Beaucoup d’entre nous se sont joints au concert qui, chaque soir, a applaudi les soignants et ceux et celles dont le travail a maintenu la vie dans notre pays. Mentionnons, à titre d’exemple, outre les personnes exerçant des métiers que l’on dit « petits » mais qui sont indispensables, les enseignants et les chefs d’établissements scolaires qui ont su se rendre disponibles pour accueillir les enfants des soignants. Mgr Bertrand a dit son admiration pour ce qu’il a vu en Lozère.

Dans le dévouement de tant de personnes, nous reconnaissons l’œuvre de l’Esprit-Saint inséré dans l’humanité par le Christ et qui travaille l’humanité pour l’élever au-dessus d’elle-même. Ceux qui se sont ainsi donnés recevront peut-être, espérons-le, des marques concrètes de reconnaissance sociale, que ce soit par une nouvelle organisation des hôpitaux ou par des revalorisations salariales. Nous pouvons leur dire, au nom du Christ, que ce qu’ils ont donné d’eux-mêmes ne sera jamais vraiment connu ni reconnu que dans la communion éternelle, mais que ce le sera justement et pleinement, et que ces actes, ces gestes, cet engagement au-delà de ce qui est strictement dû, construisent la destinée de l’humanité beaucoup plus que bien des actions qui apportent à leurs auteurs une gloire terrestre éphémère.

Au sortir de ce temps d’épreuve, en espérant que les signes qui semblent en indiquer la fin soient confirmés, chacun peut se demander s’il a bien fait. Avons-nous été, ai-je été, à la hauteur de cet événement ? Une telle interrogation est inévitable et juste. Elle est la marque de notre humanité. L’Esprit-Saint, le Paraclet, Défenseur et Consolateur, nous est donné pour cela. Beaucoup, croyons-nous, peuvent rendre grâce à Dieu d’avoir pu trouver en eux les ressources nécessaires pour vivre ce temps en rejoignant le meilleur d’eux-mêmes et en se laissant entraîner par la grâce un peu au-delà de ce qu’ils auraient prévu. D’autres, -mais ce peut être aussi les premiers sur certains plans de leur vie- sont déçus d’eux-mêmes. Nous croyons qu’il est toujours temps de demander pardon et que le Seigneur est venu précisément pour que notre repentir soit déjà un pas vers la vie plus pleine.

L’Église sait que sa nature est sacramentelle : elle donne à voir dans l’humanité le Dieu vivant à l’œuvre pour tirer les hommes vers l’union avec lui et la communion entre eux, mais elle sait l’œuvre de Dieu heureusement plus grande qu’elle ne peut l’être et elle est consciente aussi d’avoir à se reprendre toujours, en chaque âme et en ses structures, pour correspondre toujours mieux à ce que Dieu lui donne d’être. Nous voulons donc ressaisir ce qui a été vécu en ces semaines et essayer d’y recevoir ce que Dieu nous y a donné et ce qu’il nous y a indiqué. Nous le ferons dans nos diocèses et nos paroisses. En priant un certain temps devant le Saint-Sacrement exposé dans la basilique du Sacré-Cœur lundi soir, les membres du Conseil permanent et les évêques qui les ont rejoints soit physiquement soit par les ondes ont porté devant le Seigneur ce travail. Car c’est dans l’histoire et à travers l’histoire que Dieu façonne son Église, l’Épouse qu’il veut donner à son Fils.
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La liberté de l’Église l’engage à vivre à partir d’elle-même pour accomplir sa mission. Nous avons pris un temps conséquent pour faire le point sur la situation économique de nos diocèses. Il était prévu depuis longtemps, la crise sanitaire et la crise économique qui l’accompagne l’ont rendu plus nécessaire encore. Il est de notre responsabilité de veiller à ce que chaque diocèse ait les moyens de mener à bien sa mission au long des années, pour le service des fidèles et le bien de l’humanité entière. La solidarité interdiocésaine s’exerce déjà par un certain nombre de mécanismes. Elle devra s’intensifier. Tous les baptisés sont responsables que la bonne nouvelle du salut puisse être annoncée ailleurs et partagée et qu’elle puisse susciter des œuvres et des actions concrètes. La prochaine béatification de Pauline Jaricot et la canonisation de Charles de Foucauld, augmentée de celle de César de Bus, nous donneront de belles occasions de nous en souvenir.

La liberté de l’Église nous engage à poursuivre notre travail de reconnaissance des abus sexuels commis par des prêtres et de la souffrance de leurs victimes. Le moteur du processus dans lequel nous sommes engagés n’est ni la pression médiatique ni la crainte d’éventuels jugements de la justice de notre pays ; notre processus, s’il peut être stimulé par ces facteurs externes, trouve sa source surtout dans le Christ notre Seigneur, la mission qu’il nous a confiée comme successeurs des Apôtres, chargés de prendre soin du peuple de Dieu en marche, et son jugement le jour venu. La lumière noire qu’apporte le dévoilement de ces méfaits nous permet, à nous évêques mais avec tous les baptisés, de nous libérer de certaines illusions, d’être plus lucides sur les perversions toujours possibles du pouvoir et surtout d’un pouvoir reconnu comme « sacré », d’être plus exigeants avec nous-mêmes pour que nos comportements personnels et nos fonctionnements institutionnels soient vraiment habités et renouvelés par la charité du Christ et non pas la transposition pieuse de faits trop humains.

Nous savons que la vérité sur ce qui s’est passé nous aide et nous aidera à mieux vivre dans le Christ, car, selon la formule de l’un d’entre nous, « l’Église n’est jamais si sainte que lorsqu’elle se repend de tout son cœur des péchés de ses membres ». Nous remercions les personnes victimes qui nous aident à ce travail en puisant en elles le courage de parler et nous remercions doublement celles et ceux d’entre elles qui acceptent de nous accompagner dans notre processus de renouvellement. Nous voulons réfléchir théologiquement et spirituellement ce que signifie être un corps qui porte ses membres souffrants et coupables, et nous demandons au groupe consacré à la mémoire où Monseigneur Batut me remplacera d’intégrer cette réflexion avec plus de précision ; nous avons décidé de travailler théologiquement et spirituellement le mystère d’iniquité qui fait qu’un arbre qui porte de bons fruits apparents puisse avoir une racine perverse et produire des fruits mauvais plus cachés.

Je remercie la commission doctrinale de préparer un premier schéma sur ce sujet. Les mois de confinement nous ont permis de comprendre qu’il nous fallait approfondir ces sujets tout en accentuant notre travail quant à la prévention et au suivi des prêtres coupables. Nous avons senti que le processus, tel que nous l’avons conçu, n’est pas bien compris par les prêtres, les fidèles, la société civile. Nous devons donc en préciser les contours. Notre assemblée de novembre nous permettra d’entendre le rapport des quatre groupes de travail, en particulier de ceux consacrés à la prévention et au suivi des coupables et nous déciderons de l’opportunité de tenir une assemblée extraordinaire en janvier. Celle-ci nous permettrait de récapituler les réflexions entamées.

Par ailleurs, la CIASE, commission que nous avons voulue et qui est indépendante comme nous l’avons voulu, poursuit son travail en élargissant son champ de recherche : elle renouvelle son appel à témoins, elle envoie des équipes effectuer des sondages dans les archives de quelques diocèses et de quelques congrégations ; l’un de nous qui a pu recevoir leur visite avant le confinement a rendu hommage à la justesse de leur attitude ; elle souhaite entendre aussi des prêtres coupables non pour les juger mais pour tâcher de mieux comprendre le phénomène et elle souhaite aussi entendre quelques évêques pour mieux sentir comment nous avons réagi naguère et nous réagissons et agissons aujourd’hui. Nous renouvelons à M. Sauvé et aux membres de la CIASE l’expression de notre gratitude pour leur travail dont nous comprenons bien que le résultat ait été reporté de quelques mois. Nous voulons aussi exprimer notre gratitude à M. Christnacht et à la commission avec laquelle il aide les évêques qui le demandent dans le juste accompagnement des prêtres condamnés.

Dans divers secteurs de la société, des abus sexuels ont été mis à jour, et l’opinion sent bien que cela n’est pas fini. Nous puisons dans ces faits un encouragement à poursuivre notre propre travail dans nos diocèses pour promouvoir une culture de l’attention et du respect de tous et de toutes, quelle que soit l’orientation sexuelle de chacun. La liberté de l’Église, en effet, nous permet de croire et d’espérer que la sexualité puisse être pour chacun non pas seulement une force anarchique et irrépressible mais une force humanisante. Le parcours d’intégration de la sexualité de chacun s’est considérablement transformé, certains diront qu’il s’est compliqué, d’autres qu’il s’est enrichi. Pour nous, nous osons croire que l’intégration de la sexualité et les relations qu’elle rend possibles peuvent aboutir à des relations interhumaines apaisées et fécondes, par l’engendrement des nouveaux êtres humains et non moins par la variété des collaborations possibles, dans l’attraction mutuelle maîtrisée, transformée par les liens conjugaux ou par l’amitié.

La violence est pourtant partout dans nos sociétés. Sans doute était-elle cachée. Sans doute la violence est-elle inhérente à la vie sociale : le groupe dominant a toujours du mal à laisser une place réelle aux groupes minoritaires ; les groupes minoritaires ont du mal parfois à supporter leur condition avec patience, et parfois ils ont des raisons d’exploser ; la capacité d’un groupe d’accepter qu’un de ses membres ait un comportement différent de celui de la grande majorité est forcément variable ; la force intérieure nécessaire à ceux qui habitent ensemble de se supporter l’un l’autre sans céder au raccourci de la violence est inégalement distribuée. Le Christ nous appelle pourtant à vivre en communion. Il le fait en nous révélant notre péché, notre refus d’être vraiment hospitaliers les uns aux autres, mais aussi en nous donnant l’espérance que sa grâce nous rend possible une autre manière d’être et de vivre. Les jours où nous parlons sont marqués par la dénonciation des violences policières ; il y a peu notre société découvrait que les pompiers, les gendarmes, les policiers avaient intégré le fait qu’ils ne pouvaient intervenir dans notre pays sans se faire injurier ou agresser. Cela ne saurait justifier des pratiques inspirées par le racisme.

Ce constat contrasté nous oblige à reconnaître que nos comportements à tous risquent toujours d’être marqués par des préjugés et que nous avons toujours à nous convertir. La violence, selon le livre de la Genèse, est tapie à notre porte à tous. Personne ne peut trop vite se dire innocent de ce genre d’attitudes, quoi qu’il en soit de ses intentions. Nous savons que la différence des cultures et des histoires est éprouvante. Nous le constatons dans nos assemblées, nos paroisses, nos rassemblements diocésains, encore qu’elles soient souvent des signes, modestes mais certains, de cette espérance. Au milieu du monde, les chrétiens portent et ont toujours à porter l’espérance que les humains sont appelés à constituer une communauté et même une communion, où tous portent chacun et chacun porte tous, communion qui est une annonce de la vie éternelle. Nous ne le devons pas à nos qualités particulières, mais au seul Christ, notre Seigneur. C’est lui que nous voulons servir en étant hospitaliers les uns aux autres, en veillant à ceux et celles qui seront atteints encore davantage par les conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire et de son traitement. Puisse notre foi dans le Christ présent en son Eucharistie et y venant à nous nous rendre toujours vigilants les uns sur les autres. Puisse-t-elle fortifier notre désir que tous se découvrent appelés à l’immense dignité des fils et des filles de Dieu, faits pour la liberté de l’Esprit-Saint.

C’est pourquoi, pour achever notre assemblée, nous confions à celles et ceux qui le voudront bien la prière que nous avons adressée au Sacré-Cœur. Nous la confions spécialement aux communautés religieuses, aux monastères, aux personnes consacrés et consacrées : vivant dans la pauvreté, la chasteté et l’obéissance en en ayant fait le vœu, ils et elles sont le signe de la libertas Ecclesiae, la liberté de vivre autrement que le monde, non pour condamner le monde mais plutôt pour aider les hommes et les femmes à s’ouvrir à l’espérance d’une vie plus humaine qui soit divinisante.

Prière adressée au Sacré-Cœur

Seigneur Jésus,

notre lumière, notre force, notre paix, notre joie,

après ces mois d’épreuve sanitaire,

en communion avec tous nos frères et sœurs dans la foi,

nous nous confions à toi.

Nous te confions ceux qui sont morts et ceux qu’ils laissent dans le chagrin.

Nous venons aussi te rendre grâce et te confier notre pays.

Sois béni

d’avoir été à nos côtés alors que nous traversions l’épreuve de la pandémie,

comme tu nous as protégés en bien d’autres circonstances de notre histoire.

Sois béni

pour la prière que ton Esprit a maintenue vivante

alors que ceux qui croient en toi ne pouvaient se rassembler pour te célébrer.

Sois béni

pour les multiples gestes fraternels à l’égard des plus démunis

et pour le dévouement des soignants

et de tous ceux qui, dans la discrétion, ont permis notre vie quotidienne.

Sois béni

pour l’accompagnement des malades et le soutien aux familles éprouvées.

Sois béni

pour l’engagement de ceux qui doivent veiller

sur toutes les composantes de notre communauté nationale.

Nous t’en prions,

accorde maintenant à tous la grâce du discernement et de la détermination

pour mettre en œuvre les conversions nécessaires

et faire face aux difficultés économiques, aux défis et aux opportunités de la période à venir.

À chacun des membres de ton Église,

accorde d’être attentif à tous et d’annoncer ton Évangile.

Seigneur Jésus,

remplis-nous de l’amour qui jaillit de ton Cœur transpercé,

libère-nous de toute peur,

fais de nous des témoins de l’espérance dont tu nous rends capables,

jusqu’au jour où tu nous accueilleras dans la Cité céleste.

AMEN.



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