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        Discours de clôture de la Conférence des Evêques de France

Discours de clôture de la Conférence des Evêques de France

Nous vous proposons de découvrir le discours de clôture de l’assemblée plénière de la Conférence des Évêques de France prononcé en visioconférence ce dimanche 8 novembre 2020 par Mgr Eric de Moulins-Beaufort à la fin de cette semaine de travail qui n’a pu se dérouler à Lourdes comme prévu initialement.


Chers amis, frères et sœurs, chers Frères évêques,

Conditions inédites, assemblée fructueuse

Au fil des dernières années, la célébration eucharistique commune est devenue le cœur des assemblées plénières de la Conférence des évêques de France. Mgr Perrier, en 2008, avait rendu possible qu’elles aient lieu dans la basilique Sainte-Bernadette ; Mgr Brouwet, dès son arrivée, a proposé comme lieu quotidien la basilique Notre-Dame-du-Rosaire. La traversée du pont sur le Gave ne s’est pas, à l’usage, révélée dangereuse et, peu à peu, la liturgie a trouvé sa forme. Les pèlerins présents constituent une assemblée dont la seule vue rappelle concrètement aux évêques que leur ministère est un ministère pour l’Église catholique entière. Les Laudes le matin, les Vêpres au milieu de l’après-midi, l’Angélus à midi et à 18h, déploient en quelque sorte la célébration du mystère de la foi concentrée dans la liturgie eucharistique. Serrés dans les stalles de la basilique, les évêques éprouvent physiquement leur appartenance à un collège au service du Corps du Christ entier.

Notre assemblée de cette année, tenue par visio-conférences, épidémie oblige, ne nous a pas permis cette expérience singulière de la proximité les uns aux autres qui se vit dans le rite eucharistique et qui est nourrie par l’Eucharistie elle-même. Les prodiges de la technologie nous ont été plus qu’utiles : grâce à eux, au-delà de ce que nous aurions imaginé, je crois, nous avons éprouvé la joie de nous voir les uns les autres, à tout le moins de nous apercevoir dans les vignettes de nos écrans, parfois de parler à quelques-uns dans un groupe réuni dans une salle numérique. Nous avons même, m’a-t-il semblé, éprouvé quelque chose de l’allégresse qui nous avait saisis en novembre 2019, lorsque nous nous étions retrouvés, un mardi matin, à 300 dans l’hémicycle, prêtres, laïcs, hommes et femmes, évêques, experts et invités diocésains, âgés ou jeunes, voire très jeunes puisqu’il y avait eu parmi nous deux bébés. Les célébrations eucharistiques des deux premiers jours de l’assemblée avaient alors encore gagné en intensité : nous avions éprouvé combien le Seigneur, venant au milieu de nous, nous donnait les uns aux autres comme des frères et des sœurs, ouvrant notre intériorité en profondeur en même temps qu’en largeur et nous envoyant vers le monde parce qu’il nous donnait d’y porter un message de vie.

La distance maintenue de cette année, chacun étant seul chez soi, nous a offert une autre expérience ; peut-être notre communion entre nous, évêques, qui nous connaissons bien, et aussi avec les personnes que chacun avait invitées et que les autres ne connaissaient pas, est-elle si réelle qu’elle a traversé les écrans et nous a réjouis, dès le premier instant. De même, lorsque nous nous sommes retrouvés entre nous, à partir de mercredi après-midi, cette communion nous a permis de discuter, de faire entendre nos divergences d’appréciation, de confronter nos réflexions, sans crainte, parce que nous nous savons unis par plus grand que nous qui est aussi, nous le savons pour notre bonheur, plus intérieur à chacun que lui-même.

A défaut de célébrer ensemble la messe, nous nous sommes joints chaque jour au chapelet prié dans la grotte de Lourdes. Je voudrais ici remercier au nom des évêques Mgr Hérouard, Mgr Brouwet, le P. Ribadeau Dumas, les chapelains et les autres personnes qui ont rendu possible cette prière, ainsi que les évêques qui ont rédigé les méditations des différents jours. Il était bon et même nécessaire que nous nous sachions portés par la prière de beaucoup, en France et ailleurs, et que nous ajoutions discrètement notre prière à la prière de tant de personnes qui regardent vers Marie, notre Dame de Lourdes, avec confiance et espérance. Les intentions entendues au début de chaque récitation nous reliaient aux douleurs et aux attentes de beaucoup en notre monde.

Le vrai culte

Certes, le vrai culte, le véritable sacrifice, est le sacrifice spirituel, par lequel chacun fait de tout lui-même une offrande à la gloire du Père (Rm12, 1). L’Apôtre Paul écrit : « Offrez votre corps en sacrifice spirituel, capable de plaire à Dieu ». Le corps, ici, désigne le tout de l’être humain, celui qui agit grâce à ses membres, celui qui imprime sa marque en ce monde, dans le cosmos, en y introduisant une intention. La moindre de nos actions peut ainsi devenir un acte « pour la gloire de Dieu et le salut du monde » (Missel romain, dialogue de l’offertoire). Tout le culte liturgique, toute la vie sacramentelle, sont orientés à cette fin. Mais nous savons, nous chrétiens, nous catholiques, que pour vivre ainsi, pour vivre à ce niveau-là, pour être selon ce que dit Jésus des « adorateurs en esprit et vérité », nous avons besoin de lui, Jésus, le Fils du Père, le seul vrai adorateur, qui nous prend en lui malgré nos péchés, malgré les scléroses et les ambiguïtés de nos libertés. Certes, il agit en nous par son Esprit ; certes, sa puissance de Ressuscité se déploie à l’intime de chacun de nous par le don de l’Esprit qui diffuse en nous la charité, mais il a voulu, tout de même, que, pour entendre sa Parole, nous sentions aussi les autres qui l’écoutent avec nous et s’en laissent toucher ; il a choisi, pour nous unir à son sacrifice, à son geste qui récapitule toute l’histoire humaine, d’insérer dans la Pâque des Juifs, la Pâque de son peuple, la livraison de son Corps et de son Sang ; il a poussé l’amour jusqu’à se faire notre nourriture, en passant par le goût fugace du pain, le très peu de pain sans beaucoup de goût que nous utilisons pour l’Eucharistie.

La technique nous a permis d’être rassemblés sans l’être physiquement et par là, de surmonter les différents plus ou moins importants, les quiproquos et les agacements qui s’exacerbent lorsque l’on ne se voit pas et que l’on oublie ou que l’on surmonte lorsque, soudain, se retrouvant, on éprouve à nouveau la joie que l’autre nous apporte par ce que sa présence physique traduit de la qualité de son cœur et porte de promesse de se comprendre pleinement un jour. Mais la technique n’a pas remplacé ce en quoi la célébration commune nous replonge, la joie de l’Épouse du Christ suscitée par son Époux, qui tressaille à sa voix et vibre à sa venue, à quoi le dialogue des évêques, prêtres et diacres avec l’assemblée eucharistique nous donne part.

Hier, à 18h, au moment où les évêques allaient se séparer, est tombée la décision du juge des référés. Nous sommes déçus sans doute. Le juge, ce qui est important, a rappelé avec force que la liberté de culte était une liberté fondamentale, qu’elle ne s’exerçait pas seulement individuellement mais aussi par des célébrations publiques. Il a toutefois estimé que des mesures d’interdiction étaient légitimes et proportionnées, compte tenu de la gravité de la situation sanitaire, ce d’autant qu’il a pu lui être montré que certains lieux de culte manquaient aux règles de protection sanitaire édictées. Nous, évêques, partageons la tristesse des fidèles, privés non seulement de la messe mais, pour certains, de la célébration d’une étape de leur initiation chrétienne ou de leur mariage. Des efforts collectifs sont nécessaires si nous voulons avoir une chance de célébrer Noël de manière digne, sans qu’une inquiétude exagérée pèse sur nos soignants mobilisés dans les hôpitaux et toutes les structures qui œuvrent pour la santé publique. Mais il est demandé aux pouvoirs publics d’organiser une concertation avec les cultes : nous nous y préparerons sans délai, avec le ferme espoir de trouver un protocole satisfaisant.

Je me dois de vous le dire : au-delà de la douleur de la privation de Messe, pour moi, il est important qu’en cette affaire, le droit soit dit avec précision. Nous avons appris à vivre en régime de séparation et à goûter la liberté qu’y trouve l’Église de vivre sa vie propre, non pas hors de l’État mais sans sa contrainte, non pas contre la société mais en son sein, en servant sa cohésion, mais selon la dynamique propre de la foi en l’Évangile du Christ et de la dilatation du cœur et de l’action que nous en recevons. En un temps où, pour des raisons tout à fait compréhensibles, qui relèvent de sa responsabilité, l’État cherche à renforcer sa surveillance des religions, quelles qu’elles soient, nous devons être vigilants, – nous, ce sont tous les citoyens français-, sur la précision des textes qui limitent ou encadrent ou expriment les libertés fondamentales.

En concluant cette Assemblée plénière, j’essaie d’exprimer ceci : nos assemblées d’évêques ne sont pas seulement des réunions de travail, de coordination, de mise au point de nos organisations dans les circonstances variables de l’histoire ; nos assemblées sont aussi, et peut-être surtout, des actes du culte spirituel que nous devons à Dieu, des moments de célébration de la joie et de la force de la foi dans le Christ, envoyé par le Père qui répand en nous son Esprit-Saint.

Célébrer le Créateur

Le jour et demi que nous avons consacré au thème « Cultiver la terre et se nourrir » a eu cette portée : le P. Euvé, dans son exposé théologique, nous a rappelé que le même verbe hébreu qui dit « travailler » la terre signifie aussi le service ou le culte rendu à Dieu. Une terre cultivée rend gloire à Dieu le Créateur, le génie et le labeur de l’homme, de l’homme ou de la femme, faisant s’épanouir les potentialités nourricières de la terre et de ses produits. Permettez-moi une confidence : ce jour et demi m’a profondément réjoui, pas seulement à cause de l’enthousiasme d’une rencontre nombreuse, active, dont les participants étaient heureux de se trouver là et où les interventions ont été remarquables et les échanges riches, mais davantage encore j’ai éprouvé la bonté du Créateur et la beauté de son œuvre. Croire en Dieu créateur n’est pas seulement croire qu’il y a un commencement au temps et une cause aux choses et à nous-mêmes. C’est croire que tout procède d’une bonté et que tout être est pénétré de cette bonté qui l’a suscité de près ou de loin. C’est pourquoi, dans les livres bibliques, la plus grande louange au Dieu créateur est exprimée par les cantiques des sauvés dans l’ultime livre biblique, l’Apocalypse, le livre du dévoilement. Au terme de l’histoire il sera possible de chanter que, oui, cette aventure impressionnante et redoutable valait la peine ; que, oui, contre toute apparence, la bonté et l’amour ont davantage emporté l’histoire, l’ont davantage animée, que les forces de destruction et de division. Dans les conférences que nous avons entendues, sans négliger les difficultés de l’heure et les douleurs vécues par certains, nous avons perçu aussi une confiance digne d’admiration dans la capacité de la planète de nourrir les humains et dans celle des humains de trouver les modes les meilleurs d’exprimer la fécondité de la planète. Du don, nous pouvons remonter vers le Donateur.

Arbitrairement je vous partage trois réflexions :

La première, quant à notre nourriture :

- 800 millions d’êtres humains ne mangent pas à leur faim. Ce nombre semble incompressible. Il représente d’année en année une proportion moins grande de la population mondiale puisque celle-ci s’accroît mais il reste considérable. Nous ne pouvons pas, lorsque nous nous nourrissons, oublier ces frères et ces sœurs qui manquent ; nous ne pouvons pas les oublier non plus lorsque nous réfléchissons, surtout si nous avons quelques responsabilités ou pouvoirs d’agir, à l’organisation de l’agriculture ou des agricultures et du commerce à travers le monde ;

- un tiers du gaspillage de nourriture se fait à la maison. Nous ne pouvons non plus oublier ce chiffre lorsque nous cuisinons ou lorsque nous partageons un repas, lorsque nous faisons nos courses ou lorsque nous pensons à ceux et celles avec qui nous déjeunons ou dînons ;

- nous devrions travailler le sens de la bénédiction du repas. Car tout repas est une anticipation du repas éternel. Nous devons apprendre à goûter le bonheur de nous nourrir à notre faim, c’est-à-dire de pouvoir expérimenter la bonté du cosmos qui nous entoure. La saveur de chaque aliment, même le plus banal, exprime quelque chose de cette bonté, c’est pourquoi il est navrant de nous laisser aller à tout réduire au goût du sucre et de la sauce tomate. Tout repas est une promesse de communion entre les humains ; tout le cosmos : le soleil, la pluie, l’air, la terre, le vent, les végétaux, les animaux et tant d’êtres humains ont œuvré pour permettre aux quelques-uns réunis autour d’une table ou à celui ou celle qui déjeune seul de recevoir ce qu’il faut pour refaire ses forces et vivre davantage. Comment ne pas en être rempli de gratitude et ne pas se sentir appelé à servir à son tour à plus de vie pour les autres ?

La seconde, quant à l’agriculture comme activité humaine et humanisante :

– cultiver la terre est une activité complexe. Il y faut la coopération de bien plus d’êtres, de compétences et même de dons de soi que l’on imagine à première vue, de la part des humains sans doute, pour semer, planter, arroser, nettoyer, récolter, et aussi transporter, échanger, présenter, mais aussi des animaux et des végétaux. « Le sol grouille de fraternité » nous a dit un jeune agriculteur dans une formule qui a fait mouche, et nous, les humains, j’ajoute cela, nous savons le voir et le comprendre et le dire. C’est notre rôle. Nous pouvons nous servir de cette fraternité, nous pouvons l’asservir ou la détruire, lui permettre de se développer ou la forcer pour ce que nous croyons être notre bénéfice et qui peut l’être pendant un temps ; nous pouvons la servir, l’aider à agir mieux encore, et nous pouvons aussi en rendre grâce au Créateur et y reconnaître un signe de sa sagesse et de la sagesse à laquelle il nous appelle. L’an passé, les « collapsologues » que nous avions entendus nous avaient assurés qu’une autre fin du monde était possible, que la loi de la jungle était aussi la loi de l’entraide. Nous l’avons entendu aussi des agriculteurs en cette session : il vaut la peine de prendre le temps de regarder comment les plantes poussent, comment les animaux grandissent, avant que plantes et animaux arrivent dans nos assiettes. Cela nous fera grandir en humanité. La Bible dit cela aussi, dès son début, qui voit l’homme au milieu du jardin, donnant leur nom aux animaux et aux plantes ;

– citadins et ruraux, non-agriculteurs et agriculteurs, agriculteurs et maraîchers, agriculteurs bio et agriculteurs conventionnels se rencontrent toujours avec profit, voire avec bonheur. Nos paroisses et nos diocèses peuvent sans doute y aider, en ajoutant à cette liste les commerçants et les transporteurs. Car toute nourriture concentre en elle de multiples réseaux d’interaction dont le moteur n’est pas tant le profit que le désir d’être utile, de contribuer au bien de beaucoup. Toute nourriture concentre aussi des violences et des injustices contenues dans les manières de production ou de commercialisation, qu’il faut savoir regarder en face pour que l’intention la meilleure puisse pénétrer toutes les étapes qui préparent ce dont un être humain se nourrit. Nous le sous-entendons dans chaque Eucharistie lorsqu’à l’offertoire nous présentons « le fruit de la terre ou de la vigne et du travail des hommes ». Est-il digne d’être présenté à Dieu ? A quoi le Christ condescend-il lorsqu’il prend ce peu de pain et ce peu de vin que nous déposons sur l’autel pour nous donner sa présence vivifiante ?

– l’agriculture est aussi un métier difficile. Elle requiert l’engagement la plus grande des forces et de l’intelligence et même de la générosité de chacun et pourtant le résultat n’est jamais proportionné à cet engagement : il le dépasse ou il y manque, selon le régime de la pluie et du soleil et du vent, avec la concurrence des différentes parties de la planète qui ne connaissent jamais exactement les mêmes conditions. Elle doit consentir aujourd’hui de grands changements de paradigmes et elle subit les attentes contradictoires des consommateurs que nous sommes tous. Elle joue et jouera un rôle essentiel pour transformer la crise écologique où nous nous trouvons en une opportunité. Comment nous, Église du Christ, pouvons-nous soutenir les uns et les autres dans leurs réflexions, dans leurs choix, dans leur manière de porter les conséquences de choix passés qu’il faut bien assumer, dans leur inquiétude devant l’avenir. La moitié des exploitations en France auront à changer de mains dans les dix ans, on nous l’a rappelé. Comment pouvons-nous contribuer à ce que des jeunes choisissent l’agriculture pour le bien de tous les autres ? Car il est grand pour l’être humain d’être pris dans une œuvre plus grande que lui, où son agir est mis à disposition pour porter des fruits dont il n’est pas le maître. Comment diffuser, dans tout métier, quelque chose de l’attitude spirituelle si forte qu’exige le travail agricole, qui dignifie tellement l’être humain, même si c’est paradoxal, qui, de soi, s’approche si près du sacrifice spirituel ?

La troisième, quant à la suite de notre programme :

– le Créateur, nous a-t-il été dit, est celui qui « encapacite » ses créatures. Créant, il rend tout être actif et acteur, chacun selon son ordre. Nous allons poursuivre notre réflexion, en mars prochain, avec pour thème : « Créer et produire ». Que veut dire que l’être humain soit capable de produire et de créer ? En quoi notre capacité scientifique mais aussi technique et technologique est-elle un don ? De quoi devons-nous nous garder mais plus encore que pouvons-nous faire de ces talents pour que tout de tous les êtres remonte vers la gloire de Dieu.

Quel culte sera possible ?

Jadis et même naguère, la messe célébrée dans chaque village offrait un temps de prière de louange et de prière de supplication, d’élévation au-dessus ou au-delà des soucis du moment, de rencontre avec Dieu et avec les autres. Le travail de la semaine était tourné presque aussitôt vers la gloire de Dieu et offert pour le salut du monde. Nous ne pouvons plus le vivre ainsi dans notre pays. Nous célébrons chaque dimanche et même chaque jour un culte qui n’exerce sur le cosmos qu’un prélèvement minime : un peu de pain et un peu de vin suffisent ; il y faut cependant aussi un prêtre et encore quelques fidèles. Dans notre séquence intitulée « Territoire et paroisse » nous avons réfléchi, sous la conduite du groupe de travail, à cette thématique. Le défi est grand : avec moins de forces sacerdotales, soutenir l’élan spirituel de tous, dispersés dans le monde rural ou regroupés en ville. Bien des initiatives se prennent, des expériences se cherchent. L’Eucharistie n’en est pas le tout, mais toute vie chrétienne ne trouve son sens plein qu’en se reliant à l’acte du Christ. Comment pouvons-nous assurer ce lien vivant, offrir, dans la dispersion, la possibilité concrète pour chacun de devenir de plus en plus un « adorateur en esprit et vérité » ? Ces questions ont habité notre travail sur la future ratio, c’est-à-dire le futur cadre expliquant et décrivant ce que doit être la formation des prêtres, initiale et continue. Ces mêmes questions rendent pressantes les décisions que nous avons à prendre devant la fragilisation de nos diocèses, y compris sur le plan financier, et la solidarité entre diocèses que nous devons renforcer. Le service fraternel est aussi le vrai sacrifice, le sacrifice spirituel.

Pour être complet, j’ajoute que nous avons décidé d’une autre session d’assemblée, le 25 novembre, pour entendre le secrétaire général de l’enseignement catholique et pour recevoir les conclusions d’une enquête sur la santé des prêtres. Il nous a paru raisonnable de n’être ensemble que deux fois par jour pour deux visio-conférences de deux heures, plus le chapelet l’après-midi.

Le saint Nom de Dieu

Face à notre service de louange de Dieu, d’adoration, l’actualité récente a souvent parlé de « blasphème ». Pour nous, chrétiens, le blasphème qui n’est pas pardonnable, pas pardonnable par Dieu, est le blasphème contre l’Esprit. Dieu seul en juge et en jugera. L’interprétation du verset est délicate. Je propose quelques points de réflexion :

– Le blasphème consiste surtout à faire maudire le nom de Dieu. Est donc coupable de blasphème qui use du nom de Dieu pour justifier sa violence ou ses injustices. Peut-être faut-il penser ici moins aux malheureux jeunes hommes qui se laissent convaincre qu’ils vont donner à leur vie un accomplissement par le haut, en faire une œuvre à la gloire de Dieu, en assassinant un homme et deux femmes dans une église, un enseignant désarmé ou des badauds attablés, que ceux et celles qui produisent et diffusent une idéologie qui fait passer le meurtre pour un acte saint ;

– La dérision, la moquerie, me paraît d’un autre ordre. Les convictions fortes en suscitent forcément, parce que l’humanité cherche à se protéger, à esquiver d’avoir à donner à sa vie une portée qui lui paraît trop grande. C’est un gage de maturité que de ne pas s’en laisser démonter. Mais c’est le rôle de la famille et de l’école que d’apprendre aux jeunes à accepter que certains soient différents des autres et de rencontrer ces différences non par la violence ou par l’humiliation mais par la réflexion, la confrontation des idées, en cherchant à comprendre les personnes et à les aider fraternellement. Les évêques ont voulu publier une interpellation sur ce sujet hier matin, après l’hommage rendu par la Nation aux victimes de Nice. L’éducation, pour cela, vaut mieux que la loi. Nous savons, nous, que le Dieu vivant n’a pas craint d’être bafoué. En prenant chair de notre chair, il n’a pas craint d’être méprisé, ni même torturé. Il n’a pas craint non plus, et c’est vertigineux, d’être trahi par les siens ;

– Le blasphème contre l’Esprit est plus encore le fait de ceux qui usent du pouvoir spirituel reçu du Christ pour établir leur propre pouvoir et, pire encore, assouvir leurs pulsions. Les prêtres coupables d’actes d’agressions sexuelles sur des mineurs ou d’abus de pouvoir sur des jeunes adultes souillent le saint nom de Dieu. Ils abîment chez ces enfants et ces jeunes hommes ou femmes la capacité intérieure de tourner leur vie vers Dieu, le Créateur, en action de grâce et de faire de leurs actes des sacrifices spirituels en les unissant à l’acte du Christ ;

– Le blasphème contre l’Esprit est tout autant le fait de ceux et de celles qui refusent de reconnaître leur péché, lorsque la miséricorde de Dieu le tire à la lumière. Ce pourrait être le fait des structures d’Église qui ont refusé ou qui refuseraient de se laisser conduire dans une conversion réelle.

La vérité de notre adoration

Ces deux derniers points disent la prise de conscience dans laquelle nous, évêques, nous grandissons. Le temps qui nous est nécessaire paraît long aux personnes victimes et sans doute aussi à beaucoup d’entre vous, frères et sœurs, chers amis, qui nous observez et attendez de nous des décisions claires par lesquelles nous nous détacherions vraiment des comportements ou des ambiguïtés qui ont couvert de silence ou d’ignorance plus ou moins volontaire ces actes dramatiques. Je l’avais dit l’an dernier : nous reconnaissons la miséricorde de Dieu à l’œuvre dans le dévoilement depuis quelques années de ces actes mortifères et nous remercions, avec humilité, les personnes victimes qui ont accepté de nous parler pour faire part de ce qu’elles avaient subi et qui continuent à nous parler pour nous engager aux changements nécessaires.

Nous avons décidé un calendrier qui nous inscrit dans un temps encore long mais nécessaire pour être sûrs d’aboutir : une assemblée plénière extraordinaire qui se tiendra du 22 au 24 février pour approfondir ensemble les questions théologiques liées à ces drames et leurs conséquences pastorales, en particulier la question de la responsabilité. Cela peut paraître un pas de côté. En fait, nous voulons ajuster au mieux les gestes que nous aurons à faire à l’égard des personnes victimes et donner à ces gestes la qualification la plus ample et la plus juste. Nous sommes conscients que notre adoration de Dieu ne peut être vraiment « en esprit et vérité » que si nous assumons en vérité ce qui s’est passé et que si nous accueillons pleinement la lumière que Dieu nous donne pour que nous nous convertissions et pour que nous convertissions nos structures.

Par vote nous nous sommes engagés à prendre en mars prochain des mesures définitives : les quatre groupes de travail remettront début mars leurs conclusions, la session extraordinaire jouera son rôle, la commission doctrinale proposera une réflexion théologique sur la question : « Comment un arbre mauvais peut-il avoir donné de bons fruits ? » ; le Conseil permanent rassemblera tout cela et proposera des engagements clairs qui seront soumis à l’approbation des évêques, ainsi que des propositions sur la manière de recevoir le rapport de la CIASE et de travailler à sa réception par le peuple de Dieu.

Car ces actes terribles, frères et sœurs, chers amis, nous le comprenons bien, ont blessé et blessent tous les baptisés, tous les membres du Corps du Christ. Tous, nous sommes horrifiés, tous nous nous interrogeons, tous nous nous demandons comment nous pouvons offrir à Dieu une offrande qui lui plaise, devenir « une éternelle offrande à la louange de sa gloire ». Nous voulons continuer à chercher comment nous pourrions aider ceux et celles qui ont été blessés à retrouver la joie d’appartenir au Christ mort et ressuscité et les accompagner, sans les offenser, dans la capacité de faire de leur vie un sacrifice spirituel « pour la gloire de Dieu et le salut du monde ». Certaines de ces personnes nous accompagnent avec persévérance et patience. Avec leur aide et par la grâce de Dieu, nous y arriverons. Car, un jour, nous en sommes conscients, nous aurons à répondre devant Dieu, le Créateur, devant le Christ Jésus notre Juge, de ce que nous aurons fait pour « les plus petits d’entre les siens ». Nous entendrons cela dans deux dimanches en célébrant le Christ, Roi de l’univers.

La catholicité de notre adoration

Le vrai culte, en esprit et vérité, ne se fait pas sur telle montagne plus que sur telle autre. Il monte de toute liberté, de tout cœur, qui, reconnaissant son Créateur dans l’action de grâce, accepte de se découvrir pécheur et d’accueillir le pardon qui lui est donné, à quelque race ou nation ou culture qu’un être humain appartienne. Il procure la paix entre les hommes, il demande la paix et la grâce d’un cœur pacifié et pacifique, nourri de la grâce de Celui qui est mort en intercédant pour ses bourreaux. Il aspire à vivre ainsi, non seulement dans le secret de son âme, ni dans le cercle de ses proches, mais avec tous les humains, tous appelés à devenir des fils et des filles du Père dans l’Unique Fils bien-aimé.

C’est pourquoi, réunis en assemblée, nous avons porté dans notre prière les personnes assassinées à Nice parce qu’elles priaient ou travaillaient dans une église et M. Paty, assassiné parce qu’il était enseignant dans notre pays ; nous avons regardé avec inquiétude la situation de nombreux pays où la paix est menacée ou bien où la guerre a repris : en Afrique notamment, mais aussi aux confins de notre Europe, dans le Caucase. Nous avons voulu exprimer notre solidarité avec les populations du Haut-Karabagh, et aussi de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan qui se trouvent engagés dans une guerre que l’on aurait pu espérer oubliée. Nous pensons aussi au Liban, tellement fragilisé par la terrible explosion du début août : son renouveau politique, économique et social est indispensable à l’équilibre du monde, face aux tensions dans les pays voisins. Les chrétiens, dans leur diversité, y jouent un rôle capital. Puissent-ils être encouragés par notre amitié fraternelle et notre communion ! Nous remercions l’œuvre d’Orient, l’Aide à l’Eglise en détresse, les Œuvres pontificales missionnaires et les autres associations qui ont envoyé des fonds et des secours. Plusieurs diocèses ou paroisses ou écoles ont des partenariats avec des diocèses ou des paroisses ou des écoles au Liban et d’autres se proposent d’en nouer. Nous avons évoqué aussi le sort des catholiques chinois, dont certains ont été récemment emprisonnés. Concernant la catholicité géographique de l’Église, je voudrais ici confier à la prière de tous le Père Antoine Sondag, prêtre de Metz, décédé hier d’un cancer. Il a été pendant des années secrétaire national de Justice et Paix, collaborateur du Secours catholique et remarquable directeur du service de la mission universelle, portant son regard compétent et exigeant sur les pays du monde et le phénomène de la pauvreté. En évoquant sa mémoire, je voudrais remercier tous les collaborateurs et toutes les collaboratrices, salariés et bénévoles, des services de la Conférence.

La gloire du Créateur

Frères et sœurs, chers amis, nous, évêques, recevons comme une grâce d’avoir pu sentir de manière ravivée au long de ces six jours de visio-conférences la force du lien de communion entre nous. Nous savons que nous le recevons du Christ et de son acte de salut, qui nous tourne vers le Père en vérité, surmontant ce qu’il y a en nous de causes de division. Nous allons et vous allez dans un instant, chacun selon les conditions du moment, célébrer la Messe dominicale, recevoir la Parole de Dieu et participer à son sacrifice pour la vie du monde. Nous avons renouvelé notre joie de pouvoir contempler Dieu comme Créateur. Il est le principe de tout être, celui par qui tout être, le plus humble et le plus élevé, trouve la garantie de son existence. Rien ne vient du hasard, rien n’est que le résultat de la nécessité ; tout est porteur de la libre et bienveillante volonté de Dieu, tout signale sa bonté pour nous. Il est celui qui nous rend capables d’agir, celui qui nous confie, à nous les humains, son œuvre, non pour que nous la saccagions, non pour que chacun lutte contre les autres afin de s’en approprier la meilleure part, mais pour que nous y reconnaissions un appel à l’entraide, au respect, à l’émerveillement, à la fraternité, à la communion. Il veut que chaque être humain puisse vivre pour toujours dans la communion intime qu’il est.

Bientôt, l’Avènement

Nous célébrons confinés, et dans un confinement maintenu par le juge : que cela soit un encouragement à élargir notre cœur à la dimension du cosmos pour rendre grâce à celui qui nous le donne et unir notre regard sur tout être au regard du Créateur. Nous vivrons peut-être encore le temps de l’Avent avec des limitations de déplacement, des magasins fermés, des restrictions de rassemblement. Chaque année nous nous plaignons, en arrivant à Noël, que cette fête, si chère à notre cœur, soit réduite à un temps de consommation effrénée. Le premier confinement nous a permis de vivre un Carême et une Semaine Sainte intenses. Certains vivront ce temps avec de l’inquiétude pour leur métier ou pour leur situation économique et sociale. Puissions-nous vivre pleinement la grâce de l’Avent ! Confinés ou pas, il nous suffit de contempler le grand mystère : le Créateur devient créature. Il vient si discrètement, comme pour ne rien troubler, mais pour tout renouveler.

Je vous remercie de votre attention.

Mgr Éric de Moulins-Beaufort
Le dimanche 8 novembre 2020

Mercredi 10 Juin 2020

Nous vous proposons de découvrir le discours de clôture de l’Assemblée plénière de juin 2020, prononcé mercredi par Monseigneur Éric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, devant les évêques de France, réunis à la Maison des évêques et à distance en visioconférence.

La lutte contre l’épidémie de la covid-19 et, de manière plus marquée encore, le processus de déconfinement ont fait ré-émerger un thème théologique ancien, un peu oublié mais essentiel pour notre compréhension de l’Église et de sa mission, celui de la libertas Ecclesiae, la « liberté de l’Église ». Peut-être y suis-je spécialement sensible parce que je suis évêque dans une région imprégnée de souvenirs des temps mérovingiens et carolingiens et des débuts du Moyen-Âge, mais il n’y a pas que cela : la libertas Ecclesiae fut, certes, le cheval de bataille de Léon IX et de Grégoire VII, de ce que l’on appelle encore « la réforme grégorienne », mais sa revendication est sous-jacente en réalité à l’attitude des martyrs de l’Antiquité qui ne se voulaient pas fidèles seulement à leur conscience individuelle ; elle est aussi, à mes yeux, le fondement théologique de l’enseignement du concile Vatican II sur le droit social à la liberté religieuse.

Le Christ Jésus, parce qu’il est le Verbe fait chair, le Fils bien-aimé consubstantiel au Père et envoyé par le Père, par sa vie terrestre, sa mort offerte pour nos péchés et sa résurrection pour notre vie, fait monter du sein de l’humanité un peuple nouveau dont le principe d’unité n’est ni la race ni la culture ni la constitution d’un ensemble politique mais l’attitude que nous appelons la « foi » : la confiance sans réserve dans la promesse de Dieu qui nous appelle à la vie pour toujours, attitude ouverte à tout être humain, quels que soient son âge, son ethnie, son sexe, sa condition sociale. L’Église, fondée sur les Douze que Jésus s’est associés au long de sa vie publique, est envoyée à tous les humains, – à toute la création même, selon saint Marc -, pour ouvrir à tous la « porte de la foi ». Des nations émerge donc un ensemble humain d’un type tout à fait unique en qui est révélé et mis en œuvre le lien intérieur irréductible de chaque être humain avec Dieu et la responsabilité de chacun à l’égard de la destinée spirituelle de toute l’humanité.

La liberté de l’Église peut être ressentie comme la revendication d’une autonomie arrogante à l’égard des médiations humaines que sont les entités politiques et donc les États, et cela explique en partie les épreuves qu’ont pu connaître certains de ses tenants les plus déterminés. Elle s’appuie en réalité, en même temps qu’elle les dévoile, sur la liberté intime de chaque humain et sa vocation propre à tenir un rôle personnel dans l’histoire humaine. Elle n’est pas pour l’Église la revendication d’échapper aux lois des entités politiques, elle n’incite pas l’Église du Christ à réclamer pour elle des privilèges. Elle est avant tout la revendication de la liberté de vivre l’amour de Dieu et l’amour du prochain, de servir tout être humain, quelle que soit sa condition sociale, de choisir la chasteté ou la fidélité conjugale, de préférer la pauvreté à la richesse, de s’efforcer de transmuer l’exercice de l’autorité en service de la vie des autres, et elle revendique de pouvoir annoncer à tout être humain qu’il est appelé à être, avant toute autre détermination, un fils ou une fille du Dieu vivant, et de l’insérer, autant qu’il ou elle y consent, dans une communauté qui est avant tout une communion.

Au long des siècles, la revendication de la liberté de l’Église a animé l’histoire de notre pays. Elle y a pris la forme qui peut paraître paradoxale de la séparation de l’Église et de l’État, étendue à tous les cultes, ce que nous appelons en France la laïcité. C’est une manière d’organiser la liberté de l’Église, non pas l’unique ni forcément la meilleure, mais certainement pas la pire. La liberté de l’Église se traduit alors dans le fait que l’État laisse l’Église du Christ, et donc, non seulement l’Église catholique mais les Églises protestantes et orthodoxes, et les autres cultes s’organiser à leur guise, du moment que l’ordre public est respecté.

La liberté de l’Église, principe théologique, prend, dans l’ordre juridique et politique, la forme de la liberté de culte. Dans la préparation du déconfinement, cette liberté a pu paraître menacée par l’interdiction maintenue de toute réunion ou rassemblement dans les « établissements de culte », alors que les réunions de moins de dix personnes étaient autorisées dans l’espace public et qu’il n’était plus question d’encadrer les réunions dans les lieux privés. Sans doute n’est-il pas nécessaire de chercher à cela d’autre explication qu’une maladresse d’écriture dans un temps de précipitation. La liberté de l’Église n’est pas, en régime de séparation, le souci des responsables politiques et elle est facilement oubliée. Mais le principe demeure, cependant, et le Conseil d’État l’a rappelé : l’État est dans son droit lorsqu’il édicte des règles sanitaires ; il sort de son rôle lorsqu’il prétend déterminer comment les citoyens vont mettre en œuvre ces règles dans l’organisation de leur foi religieuse et du culte qui y est lié. L’Église catholique, en revendiquant sa liberté, n’a pas réclamé un privilège mais le respect de la dignité de chaque citoyen, personne libre, appelé à l’être pleinement en menant sa vie de manière à porter lumière et paix autour de lui, selon sa religion ou sa non-religion.

Mais il nous faut à nous, évêques catholiques, aller plus loin. Plus profondément, l’Église catholique a revendiqué de pouvoir mettre en œuvre les règles de précautions sanitaires pas seulement par peur de la contagion, mais pour servir le bien de tous dont nous sommes responsables devant Dieu, chacun pour sa part ; pas seulement pour obéir à l’État mais pour contribuer à la paix des cœurs et servir l’attention de chacun à l’égard de tous, chacun selon sa vocation propre. L’exemple de la réaction face à l’épidémie nous a d’ailleurs été donné par le pape François : très vite, il a manifesté que cette épidémie, qui paraissait une affaire chinoise puis italienne, concernait le monde entier, mettait en cause la totalité des nations, rappelait à tous que chacun est responsable des autres. Réunis en assemblée, nous nous sommes réjouis de la créativité qui a été déployée tant par les prêtres que par les fidèles pour permettre au plus grand nombre de s’associer aux messes célébrées : l’Eucharistie est d’une telle richesse, d’une telle intensité, qu’elle peut être vécue de bien des manières ; son mystère peut être participé à des degrés différents et selon des modes variés aussi.

Nous remercions toutes celles et tous ceux qui ont permis à d’autres de vivre l’Eucharistie au long de ces semaines par la diffusion vidéo, par la distribution de feuillets soutenant la communion spirituelle ou suggérant une liturgie domestique. La deuxième moitié du Carême, la Semaine Sainte et le Temps pascal ont pu être vécus avec intensité par beaucoup. Les mystères célébrés ont donné du sens au confinement, qu’il ait été confortable ou pénible, et le confinement a permis de vivre ou obligé à vivre ces périodes dans leur intensité spirituelle. Les efforts déployés ont permis de vivre le confinement non pas comme un enfermement en soi mais dans l’ouverture du cœur et de l’esprit vers les autres.

Pourtant, assez vite l’impatience à retrouver les célébrations avec assemblée et la communion sacramentelle s’est exprimée. Un travail théologique sera nécessaire pour la comprendre. Le lien entre le corps eucharistique et le corps ecclésial mérite d’être approfondi. Que cherchons-nous dans la communion sacramentelle, ou plutôt qu’y recevons-nous ? Peut-elle être dissociée du « sacrement du frère » ? Le respect des règles sanitaires strictes relevait et relève toujours de la charité : un chrétien peut risquer sa vie par amour du Seigneur ou de son prochain, mais non pas courir le risque de porter la maladie et la mort à d’autres. Le désir ardent de la communion sacramentelle ne trouve toute sa vérité qu’en nourrissant la charité qui édifie le Corps du Christ. Mais il est vrai que le mystère du Christ est avant tout un mystère de présence.

La foi chrétienne n’est pas faite d’idées et d’intentions : elle est avant tout la disponibilité à rejoindre le Christ, là où il se tient et nous convoque, et à se laisser rejoindre par lui, et lui vient à nous toujours pour nous envoyer vers les autres ; c’est en lui et par lui que nous pouvons le mieux aller en vérité les uns vers les autres, car lui, par son Eucharistie, nous tournant vers le Père, nous ouvre aussi les uns aux autres plus que nous ne saurons jamais le sentir. Cette vérité ressentie fortement en ces semaines nous a renvoyés au souci lancinant où nous sommes de réorganiser nos diocèses pour que l’Eucharistie soit accessible au plus grand nombre dans la plénitude de son déploiement, malgré le nombre réduit des prêtres pour le moment, et pour que les prêtres puissent approcher du plus grand nombre de personnes possibles, selon des modalités à imaginer ou à recevoir, la présence et la venue à elles du Christ ressuscité. La réflexion proposée par le groupe de travail « Territoires et paroisses » nous pousse à un regard lucide et à des initiatives audacieuses.

La liberté de l’Église est précisément l’exigence de pouvoir donner au milieu de ce monde une forme visible à la venue du Seigneur et de déployer les fruits de cette venue dans l’histoire, pour le bien de l’humanité entière, en révélant aux hommes la dignité à laquelle ils sont tous appelés et à l’humanité qu’elle est une et peut être fraternelle pour toujours. C’est la liberté de l’Église, et non pas seulement le conformisme social ou la lâcheté –dont on ne peut par ailleurs jamais trop vite se juger indemne- qui la pousse à se mettre au service de ce que la société a de meilleur, et c’est la même liberté qui la pousse, en certains de ses membres qu’elle contemple alors avec admiration et gratitude, non à transgresser la loi ou les lois mais à outrepasser la loi en direction d’un don de soi ou d’un renoncement à soi qui porte davantage de vie.

C’est pourquoi nous nous sommes réjouis de reconnaître la liberté chrétienne en acte dans ce que Mgr Aveline nous a présenté de l’action de l’Église à Marseille mobilisant ses forces ou ses pauvretés pour soutenir les plus précaires pendant le temps du confinement strict. Nous aurions pu entendre un récit similaire à propos de bien d’autres diocèses, comme Paris. Nous rendons grâce à Dieu pour ceux qui se sont engagés dans ces actions. Des jeunes s’y sont mobilisés, les personnes d’un certain âge ayant la responsabilité de se tenir à distance des risques de contagion. Ce n’est pas que nous pensions que seuls les chrétiens aient été capables de générosité et de solidarité. Beaucoup de femmes et d’hommes se sont donnés avec dévouement dans ces semaines. Nous voulons ici les remercier. Beaucoup d’entre nous se sont joints au concert qui, chaque soir, a applaudi les soignants et ceux et celles dont le travail a maintenu la vie dans notre pays. Mentionnons, à titre d’exemple, outre les personnes exerçant des métiers que l’on dit « petits » mais qui sont indispensables, les enseignants et les chefs d’établissements scolaires qui ont su se rendre disponibles pour accueillir les enfants des soignants. Mgr Bertrand a dit son admiration pour ce qu’il a vu en Lozère.

Dans le dévouement de tant de personnes, nous reconnaissons l’œuvre de l’Esprit-Saint inséré dans l’humanité par le Christ et qui travaille l’humanité pour l’élever au-dessus d’elle-même. Ceux qui se sont ainsi donnés recevront peut-être, espérons-le, des marques concrètes de reconnaissance sociale, que ce soit par une nouvelle organisation des hôpitaux ou par des revalorisations salariales. Nous pouvons leur dire, au nom du Christ, que ce qu’ils ont donné d’eux-mêmes ne sera jamais vraiment connu ni reconnu que dans la communion éternelle, mais que ce le sera justement et pleinement, et que ces actes, ces gestes, cet engagement au-delà de ce qui est strictement dû, construisent la destinée de l’humanité beaucoup plus que bien des actions qui apportent à leurs auteurs une gloire terrestre éphémère.

Au sortir de ce temps d’épreuve, en espérant que les signes qui semblent en indiquer la fin soient confirmés, chacun peut se demander s’il a bien fait. Avons-nous été, ai-je été, à la hauteur de cet événement ? Une telle interrogation est inévitable et juste. Elle est la marque de notre humanité. L’Esprit-Saint, le Paraclet, Défenseur et Consolateur, nous est donné pour cela. Beaucoup, croyons-nous, peuvent rendre grâce à Dieu d’avoir pu trouver en eux les ressources nécessaires pour vivre ce temps en rejoignant le meilleur d’eux-mêmes et en se laissant entraîner par la grâce un peu au-delà de ce qu’ils auraient prévu. D’autres, -mais ce peut être aussi les premiers sur certains plans de leur vie- sont déçus d’eux-mêmes. Nous croyons qu’il est toujours temps de demander pardon et que le Seigneur est venu précisément pour que notre repentir soit déjà un pas vers la vie plus pleine.

L’Église sait que sa nature est sacramentelle : elle donne à voir dans l’humanité le Dieu vivant à l’œuvre pour tirer les hommes vers l’union avec lui et la communion entre eux, mais elle sait l’œuvre de Dieu heureusement plus grande qu’elle ne peut l’être et elle est consciente aussi d’avoir à se reprendre toujours, en chaque âme et en ses structures, pour correspondre toujours mieux à ce que Dieu lui donne d’être. Nous voulons donc ressaisir ce qui a été vécu en ces semaines et essayer d’y recevoir ce que Dieu nous y a donné et ce qu’il nous y a indiqué. Nous le ferons dans nos diocèses et nos paroisses. En priant un certain temps devant le Saint-Sacrement exposé dans la basilique du Sacré-Cœur lundi soir, les membres du Conseil permanent et les évêques qui les ont rejoints soit physiquement soit par les ondes ont porté devant le Seigneur ce travail. Car c’est dans l’histoire et à travers l’histoire que Dieu façonne son Église, l’Épouse qu’il veut donner à son Fils.
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La liberté de l’Église l’engage à vivre à partir d’elle-même pour accomplir sa mission. Nous avons pris un temps conséquent pour faire le point sur la situation économique de nos diocèses. Il était prévu depuis longtemps, la crise sanitaire et la crise économique qui l’accompagne l’ont rendu plus nécessaire encore. Il est de notre responsabilité de veiller à ce que chaque diocèse ait les moyens de mener à bien sa mission au long des années, pour le service des fidèles et le bien de l’humanité entière. La solidarité interdiocésaine s’exerce déjà par un certain nombre de mécanismes. Elle devra s’intensifier. Tous les baptisés sont responsables que la bonne nouvelle du salut puisse être annoncée ailleurs et partagée et qu’elle puisse susciter des œuvres et des actions concrètes. La prochaine béatification de Pauline Jaricot et la canonisation de Charles de Foucauld, augmentée de celle de César de Bus, nous donneront de belles occasions de nous en souvenir.

La liberté de l’Église nous engage à poursuivre notre travail de reconnaissance des abus sexuels commis par des prêtres et de la souffrance de leurs victimes. Le moteur du processus dans lequel nous sommes engagés n’est ni la pression médiatique ni la crainte d’éventuels jugements de la justice de notre pays ; notre processus, s’il peut être stimulé par ces facteurs externes, trouve sa source surtout dans le Christ notre Seigneur, la mission qu’il nous a confiée comme successeurs des Apôtres, chargés de prendre soin du peuple de Dieu en marche, et son jugement le jour venu. La lumière noire qu’apporte le dévoilement de ces méfaits nous permet, à nous évêques mais avec tous les baptisés, de nous libérer de certaines illusions, d’être plus lucides sur les perversions toujours possibles du pouvoir et surtout d’un pouvoir reconnu comme « sacré », d’être plus exigeants avec nous-mêmes pour que nos comportements personnels et nos fonctionnements institutionnels soient vraiment habités et renouvelés par la charité du Christ et non pas la transposition pieuse de faits trop humains.

Nous savons que la vérité sur ce qui s’est passé nous aide et nous aidera à mieux vivre dans le Christ, car, selon la formule de l’un d’entre nous, « l’Église n’est jamais si sainte que lorsqu’elle se repend de tout son cœur des péchés de ses membres ». Nous remercions les personnes victimes qui nous aident à ce travail en puisant en elles le courage de parler et nous remercions doublement celles et ceux d’entre elles qui acceptent de nous accompagner dans notre processus de renouvellement. Nous voulons réfléchir théologiquement et spirituellement ce que signifie être un corps qui porte ses membres souffrants et coupables, et nous demandons au groupe consacré à la mémoire où Monseigneur Batut me remplacera d’intégrer cette réflexion avec plus de précision ; nous avons décidé de travailler théologiquement et spirituellement le mystère d’iniquité qui fait qu’un arbre qui porte de bons fruits apparents puisse avoir une racine perverse et produire des fruits mauvais plus cachés.

Je remercie la commission doctrinale de préparer un premier schéma sur ce sujet. Les mois de confinement nous ont permis de comprendre qu’il nous fallait approfondir ces sujets tout en accentuant notre travail quant à la prévention et au suivi des prêtres coupables. Nous avons senti que le processus, tel que nous l’avons conçu, n’est pas bien compris par les prêtres, les fidèles, la société civile. Nous devons donc en préciser les contours. Notre assemblée de novembre nous permettra d’entendre le rapport des quatre groupes de travail, en particulier de ceux consacrés à la prévention et au suivi des coupables et nous déciderons de l’opportunité de tenir une assemblée extraordinaire en janvier. Celle-ci nous permettrait de récapituler les réflexions entamées.

Par ailleurs, la CIASE, commission que nous avons voulue et qui est indépendante comme nous l’avons voulu, poursuit son travail en élargissant son champ de recherche : elle renouvelle son appel à témoins, elle envoie des équipes effectuer des sondages dans les archives de quelques diocèses et de quelques congrégations ; l’un de nous qui a pu recevoir leur visite avant le confinement a rendu hommage à la justesse de leur attitude ; elle souhaite entendre aussi des prêtres coupables non pour les juger mais pour tâcher de mieux comprendre le phénomène et elle souhaite aussi entendre quelques évêques pour mieux sentir comment nous avons réagi naguère et nous réagissons et agissons aujourd’hui. Nous renouvelons à M. Sauvé et aux membres de la CIASE l’expression de notre gratitude pour leur travail dont nous comprenons bien que le résultat ait été reporté de quelques mois. Nous voulons aussi exprimer notre gratitude à M. Christnacht et à la commission avec laquelle il aide les évêques qui le demandent dans le juste accompagnement des prêtres condamnés.

Dans divers secteurs de la société, des abus sexuels ont été mis à jour, et l’opinion sent bien que cela n’est pas fini. Nous puisons dans ces faits un encouragement à poursuivre notre propre travail dans nos diocèses pour promouvoir une culture de l’attention et du respect de tous et de toutes, quelle que soit l’orientation sexuelle de chacun. La liberté de l’Église, en effet, nous permet de croire et d’espérer que la sexualité puisse être pour chacun non pas seulement une force anarchique et irrépressible mais une force humanisante. Le parcours d’intégration de la sexualité de chacun s’est considérablement transformé, certains diront qu’il s’est compliqué, d’autres qu’il s’est enrichi. Pour nous, nous osons croire que l’intégration de la sexualité et les relations qu’elle rend possibles peuvent aboutir à des relations interhumaines apaisées et fécondes, par l’engendrement des nouveaux êtres humains et non moins par la variété des collaborations possibles, dans l’attraction mutuelle maîtrisée, transformée par les liens conjugaux ou par l’amitié.

La violence est pourtant partout dans nos sociétés. Sans doute était-elle cachée. Sans doute la violence est-elle inhérente à la vie sociale : le groupe dominant a toujours du mal à laisser une place réelle aux groupes minoritaires ; les groupes minoritaires ont du mal parfois à supporter leur condition avec patience, et parfois ils ont des raisons d’exploser ; la capacité d’un groupe d’accepter qu’un de ses membres ait un comportement différent de celui de la grande majorité est forcément variable ; la force intérieure nécessaire à ceux qui habitent ensemble de se supporter l’un l’autre sans céder au raccourci de la violence est inégalement distribuée. Le Christ nous appelle pourtant à vivre en communion. Il le fait en nous révélant notre péché, notre refus d’être vraiment hospitaliers les uns aux autres, mais aussi en nous donnant l’espérance que sa grâce nous rend possible une autre manière d’être et de vivre. Les jours où nous parlons sont marqués par la dénonciation des violences policières ; il y a peu notre société découvrait que les pompiers, les gendarmes, les policiers avaient intégré le fait qu’ils ne pouvaient intervenir dans notre pays sans se faire injurier ou agresser. Cela ne saurait justifier des pratiques inspirées par le racisme.

Ce constat contrasté nous oblige à reconnaître que nos comportements à tous risquent toujours d’être marqués par des préjugés et que nous avons toujours à nous convertir. La violence, selon le livre de la Genèse, est tapie à notre porte à tous. Personne ne peut trop vite se dire innocent de ce genre d’attitudes, quoi qu’il en soit de ses intentions. Nous savons que la différence des cultures et des histoires est éprouvante. Nous le constatons dans nos assemblées, nos paroisses, nos rassemblements diocésains, encore qu’elles soient souvent des signes, modestes mais certains, de cette espérance. Au milieu du monde, les chrétiens portent et ont toujours à porter l’espérance que les humains sont appelés à constituer une communauté et même une communion, où tous portent chacun et chacun porte tous, communion qui est une annonce de la vie éternelle. Nous ne le devons pas à nos qualités particulières, mais au seul Christ, notre Seigneur. C’est lui que nous voulons servir en étant hospitaliers les uns aux autres, en veillant à ceux et celles qui seront atteints encore davantage par les conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire et de son traitement. Puisse notre foi dans le Christ présent en son Eucharistie et y venant à nous nous rendre toujours vigilants les uns sur les autres. Puisse-t-elle fortifier notre désir que tous se découvrent appelés à l’immense dignité des fils et des filles de Dieu, faits pour la liberté de l’Esprit-Saint.

C’est pourquoi, pour achever notre assemblée, nous confions à celles et ceux qui le voudront bien la prière que nous avons adressée au Sacré-Cœur. Nous la confions spécialement aux communautés religieuses, aux monastères, aux personnes consacrés et consacrées : vivant dans la pauvreté, la chasteté et l’obéissance en en ayant fait le vœu, ils et elles sont le signe de la libertas Ecclesiae, la liberté de vivre autrement que le monde, non pour condamner le monde mais plutôt pour aider les hommes et les femmes à s’ouvrir à l’espérance d’une vie plus humaine qui soit divinisante.

Prière adressée au Sacré-Cœur

Seigneur Jésus,

notre lumière, notre force, notre paix, notre joie,

après ces mois d’épreuve sanitaire,

en communion avec tous nos frères et sœurs dans la foi,

nous nous confions à toi.

Nous te confions ceux qui sont morts et ceux qu’ils laissent dans le chagrin.

Nous venons aussi te rendre grâce et te confier notre pays.

Sois béni

d’avoir été à nos côtés alors que nous traversions l’épreuve de la pandémie,

comme tu nous as protégés en bien d’autres circonstances de notre histoire.

Sois béni

pour la prière que ton Esprit a maintenue vivante

alors que ceux qui croient en toi ne pouvaient se rassembler pour te célébrer.

Sois béni

pour les multiples gestes fraternels à l’égard des plus démunis

et pour le dévouement des soignants

et de tous ceux qui, dans la discrétion, ont permis notre vie quotidienne.

Sois béni

pour l’accompagnement des malades et le soutien aux familles éprouvées.

Sois béni

pour l’engagement de ceux qui doivent veiller

sur toutes les composantes de notre communauté nationale.

Nous t’en prions,

accorde maintenant à tous la grâce du discernement et de la détermination

pour mettre en œuvre les conversions nécessaires

et faire face aux difficultés économiques, aux défis et aux opportunités de la période à venir.

À chacun des membres de ton Église,

accorde d’être attentif à tous et d’annoncer ton Évangile.

Seigneur Jésus,

remplis-nous de l’amour qui jaillit de ton Cœur transpercé,

libère-nous de toute peur,

fais de nous des témoins de l’espérance dont tu nous rends capables,

jusqu’au jour où tu nous accueilleras dans la Cité céleste.

AMEN.



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