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        Message du Pape François pour le carême 2021

Message du Pape François pour le carême 2021

Le Carême : un temps pour renouveler notre foi, notre espérance et notre charité

À quelques jours de l’entrée en Carême, mercredi des Cendres 17 février, le message du Pape François pour cette période de jeûne et de prière a été rendu public, vendredi 12 février. Intitulé « Voici que nous montons à Jérusalem… » (Mt 20, 18) Le Carême : un temps pour renouveler notre foi, notre espérance et notre charité », il expose la manière dont chaque fidèle doit renouveler ces trois vertus théologales suivant le modèle du Christ.


« Chers Frères et Sœurs,

En annonçant à ses disciples sa Passion, sa mort et sa résurrection, accomplissant ainsi la volonté de son Père, Jésus leur révèle le sens ultime de sa mission et il les appelle à s’y associer, en vue du salut du monde.

En parcourant le chemin du Carême, qui nous conduit vers les célébrations pascales, nous faisons mémoire de Celui qui nous a aimés « devenant obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix » (Ph 2,8). Dans ce temps de conversion, nous renouvelons notre foi, nous puisons « l’eau vive » de l’espérance et nous recevons le cœur ouvert l’amour de Dieu qui fait de nous des frères et des sœurs dans le Christ. Dans la Nuit de Pâques, nous renouvellerons les promesses de notre baptême pour renaître en hommes et femmes nouveaux par l’intervention du Saint Esprit. L’itinéraire du Carême, comme l’itinéraire chrétien, est déjà entièrement placé sous la lumière de la résurrection, qui inspire les sentiments, les attitudes ainsi que les choix de ceux qui veulent suivre le Christ.

Le jeûne, la prière et l’aumône, tels que Jésus les présente dans sa prédication (cf. Mt 6, 1-18) sont les conditions et les expressions de notre conversion. Le chemin de la pauvreté et du manque (le jeûne), le regard et les gestes d’amour vers l’homme blessé (l’aumône), et le dialogue filial avec le Père (la prière), nous permettent d’incarner une foi sincère, une vivante espérance et une charité active.

1. La foi nous appelle à accueillir la Vérité et à en devenir des témoins, devant Dieu et devant tous nos frères et sœurs.

Pendant ce temps du Carême, recevoir et vivre la Vérité manifestée dans le Christ c’est avant tout se laisser toucher par la Parole de Dieu et qui nous est transmise, de générations en générations, par l’Eglise. Cette Vérité n’est pas une construction de l’esprit qui serait réservée à quelques intelligences supérieures ou séparées. Elle est un message que l’on reçoit et que l’on peut comprendre grâce à l’intelligence du cœur ouvert à la grandeur de Dieu qui nous aime, avant que nous-mêmes en ayons conscience. Cette Vérité c’est le Christ lui-même, qui, en assumant pleinement notre humanité, s’est fait Voie – exigeante, mais ouverte à tous – conduisant à la plénitude de la Vie.

Le jeûne, vécu comme expérience du manque, conduit ceux et celles qui le vivent dans la simplicité du cœur à redécouvrir le don de Dieu et à comprendre notre réalité de créatures à son image et ressemblance qui trouvent en lui leur accomplissement. En faisant l’expérience d’une pauvreté consentie, ceux qui jeûnent deviennent pauvres avec les pauvres et ils « amassent » la richesse de l’amour reçu et partagé. Compris et vécu de cette façon, le jeûne nous aide à aimer Dieu et notre prochain car, comme Saint Thomas d’Aquin l’enseigne, il favorise le mouvement qui amène à concentrer l’attention sur l’autre en l’identifiant à soi-même (cf. Enc. Fratelli tutti, n. 93).

Le Carême est un temps pour croire, c’est-à-dire pour recevoir Dieu dans notre vie et pour le laisser “établir sa demeure” en nous (cf. Jn 14, 23). Jeûner consiste à libérer notre existence de tout ce qui l’encombre, même de ce trop-plein d’informations, vraies ou fausses, et de produits de consommation pour ouvrir la porte de notre cœur à celui qui vient jusqu’à nous, pauvre de tout mais « plein de grâce et de vérité » (Jn 1, 14) : le Fils du Dieu Sauveur.

2. L’espérance, comme “eau vive” qui nous permet de continuer notre chemin

La Samaritaine à qui Jésus demande à boire au bord du puit ne comprend pas lorsqu’il lui dit qu’il peut lui offrir une “eau vive” (Jn 4, 10). Au début, elle pense naturellement à l’eau matérielle. Mais Jésus parle de l’Esprit Saint qu’il offrira en abondance dans le Mystère pascal et qui nous remplira de l’espérance qui ne déçoit pas. Lorsqu’il évoque sa passion et sa mort, Jésus annonce déjà l’espérance en disant : « Le troisième jour, il ressuscitera » (Mt 20, 19). Jésus nous parle de l’avenir grand ouvert par la miséricorde du Père. Espérer, avec lui et grâce à lui, c’est croire que l’histoire n’est pas fermée sur nos erreurs, nos violences, nos injustices et sur le péché qui crucifie l’Amour. Espérer c’est puiser le pardon du Père de son Cœur ouvert.

Dans le contexte d’inquiétude que nous vivons, où tout apparaît fragile et incertain, parler d’espérance pourra sembler provocateur. Le temps du Carême est un temps pour espérer, pour tourner de nouveau le regard vers la patience de Dieu qui continue de prendre soin de sa Création, alors même que nous l’avons souvent maltraitée (cf. Laudato si’, nn. 32, 33, 43, 44). C’est l’espérance en la réconciliation à laquelle Saint Paul nous exhorte avec passion : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2Co 5, 20). En recevant le pardon, dans le sacrement qui est au cœur de notre démarche de conversion, nous devenons, à notre tour, des acteurs du pardon. Nous pouvons offrir le pardon que nous avons-nous-mêmes reçu, en vivant un dialogue bienveillant et en adoptant un comportement qui réconforte ceux qui sont blessés. Le pardon de Dieu permet de vivre une Pâque de fraternité aussi à travers nos paroles et nos gestes.

Pendant ce Carême, appliquons-nous à dire « des mots d’encouragements qui réconfortent qui fortifient, qui consolent, qui stimulent » au lieu de « paroles qui humilient, qui attristent, qui irritent, qui dénigrent » (Enc. Fratelli tutti [FR], n. 223). Parfois, pour offrir de l’espérance, il suffit d’être « une personne aimable, […], qui laisse de côté ses anxiétés et ses urgences pour prêter attention, pour offrir un sourire, pour dire une parole qui stimule, pour rendre possible un espace d’écoute au milieu de tant d’indifférence » (ibid., n. 224).

Dans le recueillement et la prière silencieuse, l’espérance nous est donnée comme une inspiration et une lumière intérieure qui éclaire les défis et les choix de notre mission. Voilà pourquoi, il est déterminant de se retirer pour prier (cf. Mt 6, 6) et rejoindre, dans le secret, le Père de toute tendresse.

Vivre un Carême d’espérance, c’est percevoir que nous sommes, en Jésus-Christ, les témoins d’un temps nouveau, dans lequel Dieu veut « faire toutes choses nouvelles » (cf. Ap 21, 1-6). Il s’agit de recevoir et d’offrir l’espérance du Christ qui donne sa vie sur la croix et que Dieu ressuscite le troisième jour : « Soyez prêts à répondre à qui vous demande à rendre raison de l’espérance qui est en vous » (1P 3, 15).

3. La charité, quand nous la vivons à la manière du Christ, dans l’attention et la compassion à l’égard de chacun, est la plus haute expression de notre foi et de notre espérance.

La charité se réjouit de voir grandir l’autre. C’est la raison pour laquelle elle souffre quand l’autre est en souffrance : seul, malade, sans abri, méprisé, dans le besoin… La charité est l’élan du cœur qui nous fait sortir de nous-mêmes et qui crée le lien du partage et de la communion.

« Grâce à l’amour social, il est possible de progresser vers une civilisation de l’amour à laquelle nous pouvons nous sentir tous appelés. La charité, par son dynamisme universel, peut construire un monde nouveau, parce qu’elle n’est pas un sentiment stérile mais la meilleure manière d’atteindre des chemins efficaces de développement pour tous » (FT, n. 183).

La charité est don. Elle donne sens à notre vie. Grâce à elle, nous considérons celui qui est dans le manque comme un membre de notre propre famille, comme un ami, comme un frère. Le peu, quand il est partagé avec amour, ne s’épuise jamais mais devient une réserve de vie et de bonheur. Ainsi en fût-il de la farine et de l’huile de la veuve de Sarepta, quand elle offrit la galette au Prophète Elie (cf. 1R 17, 7-16). Ainsi en fût-il des pains multipliés que Jésus bénit, rompit et donna aux apôtres pour qu’ils les offrent à la foule (cf. Mc, 6, 30-44). Ainsi en est-il de notre aumône, modeste ou grande, que nous offrons dans la joie et dans la simplicité.

Vivre un Carême de charité, c’est prendre soin de ceux qui se trouvent dans des conditions de souffrance, de solitude ou d’angoisse à cause de la pandémie de la Covid-19. Dans l’impossibilité de prévoir ce que sera demain, souvenons-nous de la parole adressée par Dieu à son Serviteur : « Ne crains pas, car je t’ai racheté » (Is 43, 1), offrons avec notre aumône un message de confiance, et faisons sentir à l’autre que Dieu l’aime comme son propre enfant.

« Ce n’est qu’avec un regard dont l’horizon est transformé par la charité, le conduisant à percevoir la dignité de l’autre, que les pauvres sont découverts et valorisés dans leur immense dignité, respectés dans leur mode de vie et leur culture, et par conséquent vraiment intégrés dans la société » (FT, n. 187).

Chers frères et sœurs, chaque étape de la vie est un temps pour croire, espérer et aimer. Que cet appel à vivre le Carême comme un chemin de conversion, de prière et de partage, nous aide à revisiter, dans notre mémoire communautaire et personnelle, la foi qui vient du Christ vivant, l’espérance qui est dans le souffle de l’Esprit et l’amour dont la source inépuisable est le cœur miséricordieux du Père.

Que Marie, Mère du Sauveur, fidèle au pied de la croix et au cœur de l’Eglise, nous soutienne par sa présence prévenante et que la bénédiction du Ressuscité nous accompagne dans ce chemin vers la lumière de Pâques. »

Dimanche 7 Février 2021

Nous célébrons le dimanche de la santé dans toutes les paroisses ; ce dimanche est lié à la Journée Mondiale des Malades, célébrée en la fête de Notre dame de Lourdes, le 11 Février. Nous vous proposons de découvrir le message du Pape François pour cette Journée Mondiale.

« Vous n’avez qu’un seul maître et vous êtes tous frères (Mt 23, 8).
La relation de confiance à la base du soin des malades. »
« 
Chers frères et sœurs,

La célébration de la 29ème Journée Mondiale du Malade, qui aura lieu le 11 février 2021, mémoire de Notre-Dame de Lourdes, est un moment propice pour réserver une attention spéciale aux personnes malades et à celles qui les assistent, aussi bien dans les lieux dédiés aux soins qu’au sein des familles et des communautés. Ma pensée va en particulier vers tous ceux qui, dans le monde entier, souffrent des effets de la pandémie du coronavirus. Je tiens à exprimer à tous, spécialement aux plus pauvres et aux exclus, que je suis spirituellement proche d’eux et les assurer de la sollicitude et de l’affection de l’Église.

1. Le thème de cette Journée s’inspire du passage évangélique dans lequel Jésus critique l’hypocrisie de ceux qui disent mais ne font pas (cf. Mt 23, 1-12). Quand on réduit la foi à de stériles exercices verbaux, sans s’impliquer dans l’histoire et les besoins de l’autre, alors la cohérence disparaît entre le credo professé et le vécu réel. Le risque est grand. C’est pourquoi Jésus emploie des expressions fortes pour mettre en garde contre le danger de glisser vers l’idolâtrie envers soi-même et il affirme : « Vous n’avez qu’un seul maître et vous êtes tous frères » (v. 8).
La critique que Jésus adresse à ceux qui « disent et ne font pas » (v. 3) est toujours salutaire pour tous car personne n’est immunisé contre le mal de l’hypocrisie, un mal très grave qui a pour effet d’empêcher de fleurir comme enfants de l’unique Père, appelés à vivre une fraternité universelle.
Devant les besoins de notre frère et de notre sœur, Jésus offre un modèle de comportement tout à fait opposé à l’hypocrisie. Il propose de s’arrêter, d’écouter, d’établir une relation directe et personnelle avec l’autre, de ressentir empathie et émotion pour lui ou pour elle, de se laisser toucher par sa souffrance jusqu’à s’en charger par le service (cf. Lc 10, 30-35).

2. L’expérience de la maladie nous fait sentir notre vulnérabilité et, en même temps, le besoin inné de l’autre. Notre condition de créature devient encore plus claire et nous faisons l’expérience, d’une manière évidente, de notre dépendance de Dieu. Quand nous sommes malades, en effet, l’incertitude, la crainte, et parfois même le désarroi, envahissent notre esprit et notre coeur ; nous nous trouvons dans une situation d’impuissance car notre santé ne dépend pas de nos capacités ou de notre “ tourment ” (cf. Mt 6, 27). La maladie impose une demande de sens qui, dans la foi, s’adresse à Dieu, une demande qui cherche une nouvelle signification et une nouvelle direction à notre existence et qui, parfois, peut ne pas trouver tout de suite une réponse. La famille et les amis eux-mêmes ne sont pas toujours en mesure de nous aider dans cette quête laborieuse.

À cet égard, la figure biblique de Job est emblématique. Sa femme et ses amis ne réussissent pas à l’accompagner dans son malheur ; pire encore, ils amplifient en lui la solitude et l’égarement en l’accusant. Job s’enfonce dans un état d’abandon et d’incompréhension. Mais, précisément à travers cette fragilité extrême, en repoussant toute hypocrisie et en choisissant la voie de la sincérité envers Dieu et envers les autres, il fait parvenir son cri insistant jusqu’à Dieu qui finit par lui répondre en lui ouvrant un horizon nouveau. Il lui confirme que sa souffrance n’est pas une punition ou un châtiment ; elle n’est même pas un éloignement de Dieu ou un signe de son indifférence. Ainsi, cette vibrante et émouvante déclaration au Seigneur jaillit du coeur blessé et guéri de Job : « C’est par ouï-dire que je te connaissais, mais maintenant mes yeux t’ont vu » (42, 5).

3. La maladie a toujours un visage, et pas qu’un seul : il a le visage de chaque malade, même de ceux qui se sentent ignorés, exclus, victimes d’injustices sociales qui nient leurs droits essentiels (cf. Lett. enc. Fratelli tutti, n. 22). La pandémie actuelle a mis en lumière beaucoup d’insuffisances des systèmes de santé et de carences dans l’assistance aux personnes malades. L’accès aux soins n’est pas toujours garanti aux personnes âgées, aux plus faibles et aux plus vulnérables, et pas toujours de façon équitable. Cela dépend des choix politiques, de la façon d’administrer les ressources et de l’engagement de ceux qui occupent des fonctions de responsabilités. Investir des ressources dans les soins et dans l’assistance des personnes malades est une priorité liée au principe selon lequel la santé est un bien commun primordial. En même temps, la pandémie a également mis en relief le dévouement et la générosité d’agents sanitaires, de volontaires, de travailleurs et de travailleuses, de prêtres, de religieux et de religieuses qui, avec professionnalisme, abnégation, sens de la responsabilités et amour du prochain, ont aidé, soigné, réconforté et servi beaucoup de malades et leurs familles. Une foule silencieuse d’hommes et de femmes qui ont choisi de regarder ces visages, en prenant en charge les blessures des patients qu’ils sentaient proches en vertu de leur appartenance commune à la famille humaine.

De fait, la proximité est un baume précieux qui apporte soutient et consolation à ceux qui souffrent dans la maladie. En tant que chrétiens, nous vivons la proximité comme expression de l’amour de Jésus-Christ, le bon Samaritain qui, avec compassion, s’est fait le prochain de chaque être humain, blessé par le péché. Unis à lui par l’action de l’Esprit Saint, nous sommes appelés à être miséricordieux comme le Père et à aimer en particulier nos frères malades, faibles et souffrants (cf. Jn 13, 34-35). Et nous vivons cette proximité, non seulement personnellement, mais aussi sous forme communautaire : en effet, l’amour fraternel dans le Christ engendre une communauté capable de guérison qui n’abandonne personne, qui inclut et accueille, surtout les plus fragiles.

À ce propos, je désire rappeler l’importance de la solidarité fraternelle qui s’exprime concrètement dans le service et peut prendre des formes très diverses, toutes orientées à soutenir le prochain. « Servir signifie avoir soin des membres fragiles de nos familles, de notre société, de notre peuple » (Homélie à La Havane, 20 septembre 2015). Dans cet effort, chacun est capable de « laisser de côté ses aspirations, ses envies, ses désirs de toute puissance en voyant concrètement les plus fragiles. […] Le service vise toujours le visage du frère, il touche sa chair, il sent sa proximité et même dans certains cas la “ souffre ” et cherche la promotion du frère. C’est pourquoi le service n’est jamais idéologique, du moment qu’il ne sert pas des idées, mais des personnes » (ibid.).

4. Pour qu’une thérapie soit bonne, l’aspect relationnel est décisif car il permet d’avoir une approche holistique de la personne malade. Valoriser cet aspect aide aussi les médecins, les infirmiers, les professionnels et les volontaires à prendre en charge ceux qui souffrent pour les accompagner dans un parcours de guérison, grâce à une relation interpersonnelle de confiance (cf. Nouvelle Charte des Opérateurs de Santé (2016), n. 4). Il s’agit donc d’établir un pacte entre ceux qui ont besoin de soin et ceux qui les soignent ; un pacte fondé sur la confiance et le respect réciproques, sur la sincérité, sur la disponibilité, afin de surmonter toute barrière défensive, de mettre au centre la dignité du malade, de protéger la professionnalité des agents de santé et d’entretenir un bon rapport avec les familles des patients.

Cette relation avec la personne malade trouve précisément une source inépuisable de motivation et de force dans la charité du Christ, comme le démontre le témoignage millénaire d’hommes et de femmes qui se sont sanctifiés en servant les malades. En effet, du mystère de la mort et de la résurrection du Christ jaillit cet amour qui est en mesure de donner un sens plénier tant à la condition du patient qu’à celle de ceux qui prennent soin de lui. L’Évangile l’atteste de nombreuses fois, en montrant que les guérisons accomplies par Jésus ne sont jamais des gestes magiques, mais toujours le fruit d’une rencontre, d’une relation interpersonnelle où, au don de Dieu offert par Jésus, correspond la foi de celui qui l’accueille, comme le résume bien la parole que Jésus répète souvent : « Ta foi t’a sauvé ».

5. Chers frères et sœurs, le commandement de l’amour que Jésus a laissé à ses disciples se réalise aussi concrètement dans la relation avec les malades. Une société est d’autant plus humaine qu’elle prend soin de ses membres fragiles et souffrants et qu’elle sait le faire avec une efficacité animée d’un amour fraternel. Tendons vers cet objectif et faisons en sorte que personne ne reste seul, que personne ne se sente exclu ni abandonné.

Je confie toutes les personnes malades, les agents de santé et ceux qui se prodiguent aux côtés de ceux qui souffrent, à Marie, Mère de miséricorde et Santé des malades. De la Grotte de Lourdes et de ses innombrables sanctuaires érigés dans le monde entier, qu’elle soutienne notre foi et notre espérance et qu’elle nous aide à prendre soin les uns des autres avec un amour fraternel. Sur tous et chacun, je donne de tout cœur ma Bénédiction. »

Pape François

Lundi 11 Janvier 2021 : Motu Proprio "Spiritus Domini" du Pape François

Avec ce Motu proprio, le Pape modifie le Code de Droit canon en institutionnalisant ce qui existait déjà dans la pratique : l’accès des femmes laïques au service de la Parole et de l’autel. Par cette lettre apostolique sous forme de motu proprio, le Saint-Père ouvre aux femmes les ministères institués du lectorat et de l’acolytat.

« L’Esprit du Seigneur Jésus, source éternelle de la vie et de la mission de l’Eglise, distribue aux membres du Peuple de Dieu les dons qui permettent à chacun, de façon diverse, de contribuer à l’édification de l’Eglise et à l’annonce de l’Evangile. Ces charismes, appelés ministères dans la mesure où ils sont publiquement reconnus et institués par l’Eglise, sont mis à la disposition de la communauté et de sa mission de façon stable.

Dans certains cas, cette contribution ministérielle trouve son origine dans un sacrement spécifique, l’Ordre sacré. Tout au long de l’histoire, d’autres charges ont été instituées dans l’Eglise et confiées à travers un rite liturgique non sacramentel à des fidèles, en vertu d’une forme particulière d’exercice du sacerdoce baptismal, et pour aider le ministère spécifique des évêques, des prêtres et des diacres.

Selon une vénérable tradition, la réception des « ministères laïcs », que saint Paul VI réglementa dans le Motu Proprio Ministeria quaedam (17 août 1972), précédait en tant que préparation la réception du sacrement de l’Ordre, même si ces ministères étaient conférés à d’autres fidèles de sexe masculin ayant l’idonéité requise.

Certaines assemblées du synode des évêques ont souligné la nécessité d’approfondir ce thème sur le plan doctrinal, afin qu’il réponde à la nature des charismes sus-mentionnés et aux exigences des temps, en offrant un soutien opportun au rôle d’évangélisation qui revient à la communauté ecclésiale.

En réponse à ces recommandations, un développement doctrinal a été atteint ces dernières années, qui a mis en évidence le fait que certains ministères institués par l’Eglise ont pour fondement la condition commune du baptisé et du sacerdoce royal reçu dans le sacrement du baptême ; ceux-ci sont distincts, dans leur essence, du ministère ordonné reçu avec le sacrement de l’Ordre. En effet, une pratique consolidée dans l’Eglise latine a également confirmé que ces ministères laïcs, étant fondés sur le sacrement du Baptême, peuvent être confiés à tous les fidèles qui ont l’idonéité requise, de sexe masculin ou féminin, selon ce qui est déjà implicitement prévu par le can. 230 § 2.

Par conséquent, après avoir consulté les dicastères compétents, j’ai décidé de modifier le can. 230 § 1 du Code de droit canonique . Je dispose donc que le can. 230 § 1 du Code de droit canonique soit rédigé à l’avenir de la façon suivante :

« Les laïcs qui ont l’âge et les qualités requises établies par décret de la conférence des évêques, peuvent être admis d’une manière stable par le rite liturgique prescrit aux ministères du lectorat et de l’acolytat ; cependant, cette collation de ministère ne leur confère pas le droit à la subsistance ou à une rémunération de la part de l’Eglise ».

Je dispose également la modification des autres dispositions, ayant force de loi, qui se réfèrent à ce canon.

J’ordonne que ce qui a été décidé par cette Lettre apostolique sous forme de Motu Proprio, soit appliqué de manière ferme et stable, nonobstant toute chose contraire, même digne d’une mention spéciale, et soit promulgué à travers sa publication dans L’Osservatore Romano, entrant en vigueur le même jour, et ensuite publié dans le bulletin officiel des Acta Apostolicae Sedis . »

Pape François

Vendredi 1er Janvier 2021

En ce 1er janvier, solennité de Marie, Mère de Dieu, l’Eglise choisit de prier pour la paix dans le monde. Le message du Pape François pour la 54ème Journée mondiale de la paix, célébrée le 1er janvier 2021, a pour thème « La culture du soin comme parcours de paix ». Une culture du soin pour éliminer celle de l’indifférence, du rejet et de l’affrontement, souvent prédominante aujourd’hui, a expliqué le Souverain pontife. Nous vous proposons de découvrir son message en intégralité.

1. Au seuil de la nouvelle année, je souhaite adresser mes salutations les plus respectueuses aux Chefs d’État et de Gouvernement, aux responsables des Organisations internationales, aux leaders spirituels et aux fidèles des différentes religions, aux hommes et aux femmes de bonne volonté. J’adresse à tous mes meilleurs vœux pour que cette année puisse faire progresser l’humanité sur la voie de la fraternité, de la justice et de la paix entre les personnes, les communautés, les peuples et les États.

L’année 2020 a été marquée par la grande crise sanitaire de la Covid-19 qui est devenue un phénomène multisectoriel et global, aggravant des crises très fortement liées entre elles, comme les crises climatique, alimentaire, économique et migratoire, et provoquant de grands inconvénients et souffrances. Je pense surtout à ceux qui ont perdu un membre de leur famille ou une personne chère, mais aussi à ceux qui ont perdu leur travail. Un souvenir spécial s’adresse aux médecins, aux infirmiers, aux pharmaciens, aux chercheurs, aux volontaires, aux aumôniers et au personnel des hôpitaux et des centres de soins qui se sont prodigués, et continuent à le faire, au prix de grandes fatigues et de grands sacrifices à tel point que certains d’entre eux sont morts dans leur désir d’être proche des malades, de soulager leurs souffrances ou de leur sauver la vie. En rendant hommage à ces personnes, je renouvelle mon appel aux responsables politiques et au secteur privé pour qu’ils adoptent les mesures appropriées afin de garantir l’accès aux vaccins contre la Covid-19 et aux technologies indispensables nécessaires pour assister les malades et tous ceux qui sont plus pauvres et plus fragiles.[1]

Il est douloureux de constater qu’à côté des nombreux témoignages de charité et de solidarité, diverses formes de nationalisme, de racisme, de xénophobie, et aussi de guerres et de conflits qui sèment la mort et la destruction, prennent malheureusement un nouvel élan.

Ces événements et d’autres, qui ont marqué le chemin de l’humanité l’année passée, nous enseignent qu’il est important de prendre soin les uns des autres et de la création pour construire une société fondée sur des relations de fraternité. C’est pourquoi j’ai choisi comme thème de ce message : La culture du soin comme parcours de paix. Une culture du soin pour éliminer la culture de l’indifférence, du rejet et de l’affrontement, souvent prévalente aujourd’hui.

2. Dieu créateur, origine de la vocation humaine au soin

Dans de nombreuses traditions religieuses il y a des récits qui font référence à l’origine de l’homme, à sa relation avec le créateur, avec la nature et avec ses semblables. Dans la Bible, le Livre de la Genèse révèle, dès le début, l’importance du soin ou du fait de garder dans le projet de Dieu pour l’humanité, mettant en lumière la relation entre l’homme (‘adam) et la terre (‘adamah), et entre frères. Dans le récit biblique de la création, Dieu remet le jardin “planté en Éden” (cf. Gn 2, 8) entre les mains d’Adam avec la charge de “le cultiver et de le garder” (cf. Gn 2, 15). Cela signifie, d’une part rendre la terre productive et, d’autre part, la protéger et lui conserver sa capacité de soutenir la vie.[2] Les verbes “cultiver” et “garder” décrivent la relation entre Adam et sa maison-jardin, et montrent aussi la confiance que Dieu met en lui en le faisant seigneur et gardien de toute la création.

La naissance de Caïn et Abel provoque une histoire entre frères dont les relations seront interprétées – négativement – par Caïn en termes de protection ou de garde. Après avoir tué son frère Abel, Caïn répond à la question de Dieu : « Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? » (Gn 4, 9).[3] Oui, certainement ! Caïn est le “gardien” de son frère. « Dans ces récits si anciens, emprunts de profond symbolisme, une conviction actuelle était déjà présente : tout est lié, et la protection authentique de notre propre vie comme de nos relations avec la nature est inséparable de la fraternité, de la justice ainsi que de la fidélité aux autres ».[4]

3. Dieu créateur, modèle de soin

La Sainte Écriture présente Dieu non seulement comme créateur mais aussi comme celui qui prend soin de ses créatures, en particulier d’Adam, d’Ève et de leurs enfants. Le même Caïn, bien que retombe sur lui la malédiction en raison du crime qu’il a commis, reçoit en don du Créateur un signe de protection pour que sa vie soit sauvegardée (cf. Gn 4, 15). Ce fait, en même temps qu’il confirme la dignité inviolable de la personne créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, manifeste le plan divin pour préserver l’harmonie de la création parce que « la paix et la violence ne peuvent pas habiter dans la même demeure ».[5]

Le soin de la création est justement à la base de l’institution du Shabbat qui visait, outre le fait de réguler le culte divin, à rétablir l’ordre social et l’attention aux pauvres (cf. Gn 1, 1-3 ; Lv 25, 4). La célébration du Jubilé à l’occasion de la septième année sabbatique accordait un répit à la guerre, aux esclaves et aux personnes endettées. En cette année de grâce, on prenait soin des plus fragiles en leur offrant une nouvelle perspective de vie de sorte qu’il n’y ait aucun nécessiteux dans le peuple (cf. Dt 15, 4).

Notable est aussi la tradition prophétique selon laquelle le sommet de la compréhension biblique de la justice se manifeste dans la manière dont une communauté traite les plus faibles en son sein. C’est pourquoi Amos (2, 6-8 ; 8) et Isaïe (58), en particulier, élèvent continuellement leur voix en faveur de la justice envers les pauvres qui, par leur vulnérabilité et leur manque de pouvoir, sont écoutés de Dieu seul qui prend soin d’eux (cf. Ps 34, 7 ; 113, 7-8).

4. Le soin dans le ministère de Jésus

La vie et le ministère de Jésus incarnent le sommet de la révélation de l’amour du Père pour l’humanité (cf. Jn 3, 16). Dans la synagogue de Nazareth, Jésus se manifeste comme celui que le Seigneur a consacré et « a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés » (Lc 4, 18). Ces actions messianiques, typiques des jubilés, constituent le témoignage le plus éloquent de la mission que le Père lui a confiée. Dans sa compassion, le Christ s’approche des malades par le corps et par l’esprit et il les guérit. Il pardonne aux pécheurs et leur donne une vie nouvelle. Jésus est le Bon Pasteur qui prend soin des brebis (cf. Jn 10, 11-18 ; Ez 34, 1-31). Il est le Bon Samaritain qui se penche sur l’homme blessé, soigne ses plaies et prend soin de lui (cf. Lc 10, 30-37).

Au sommet de sa mission, Jésus scelle le soin qu’il a pour nous en s’offrant sur la croix et en nous libérant ainsi de la servitude du péché et de la mort. Par le don de sa vie et son sacrifice, il nous a ouvert la voie de l’amour et il dit à chacun de nous : “Suis-moi. Fais de même” (cf. Lc 10, 37).

5. La culture du soin dans la vie des disciples de Jésus

Les œuvres de miséricorde spirituelles et corporelles constituent le cœur du service de la charité de l’Église primitive. Les chrétiens de la première génération pratiquaient le partage pour qu’aucun d’entre eux ne se trouve dans le besoin (cf. Ac 4, 34-35) et ils s’efforçaient de faire de la communauté une maison accueillante, ouverte à toute situation humaine, prête à prendre en charge les plus fragiles. Il devint ainsi habituel de faire des offrandes pour nourrir les pauvres, ensevelir les morts et nourrir les orphelins, les personnes âgées et les victimes de catastrophes, comme les naufrages. Et lorsque, dans les temps qui ont suivi, la générosité des chrétiens perdit un peu de son élan, certains Pères de l’Église insistèrent sur le fait que la propriété est conçue par Dieu pour le bien commun. Ambroise soutenait que « la nature a répandu toutes les choses pour les hommes et pour un usage commun. […] Par conséquent, la nature a produit un droit commun pour tous, mais l’avidité en a fait un droit pour un petit nombre ».[6] Une fois passées les persécutions des premiers siècles, l’Église a profité de la liberté pour inspirer la société et sa culture. « Les besoins du temps exigeaient de nouveaux engagements au service de la charité chrétienne. Les chroniques historiques rapportent d’innombrables exemples d’œuvres de miséricorde. De ces efforts concertés, de nombreuses institutions pour le soulagement de tous les besoins humains sont apparues : hôpitaux, logements pour les pauvres, orphelinats, accueil pour les enfants, refuges pour les gens de passage, et ainsi de suite ».[7]

6. Les principes de la doctrine sociale de l’Église comme base de la culture du soin

La diakonia des origines, enrichie par la réflexion des Pères et animée au cours des siècles par la charité agissante de si nombreux témoins lumineux de la foi, est devenue le cœur battant de la doctrine sociale de l’Église qui s’offre à toutes les personnes de bonne volonté comme un précieux patrimoine de principes, critères et indications desquels tirer la “grammaire” du soin : la promotion de la dignité de toute personne humaine, la solidarité avec les pauvres et les sans défense, la sollicitude pour le bien commun, la sauvegarde de la création.

*Le soin comme promotion de la dignité et des droits de la personne.

« Le concept même de personne, né et mûri dans le christianisme, aide à poursuivre un développement pleinement humain. Parce que qui dit personne dit toujours relation et non individualisme, affirme l’inclusion et non l’exclusion, la dignité unique et inviolable et non l’exploitation ».[8] Toute personne humaine est une fin en soi, jamais un simple instrument à évaluer seulement en fonction de son utilité. Elle est créée pour vivre ensemble dans la famille, dans la communauté, dans la société où tous les membres sont égaux en dignité. C’est de cette dignité que dérivent les droits humains, et aussi les devoirs, qui rappellent, par exemple, la responsabilité d’accueillir et de soutenir les pauvres, les malades, les marginaux, chacun étant notre « prochain, proche ou éloigné dans l’espace et dans le temps ».[9]

*Le soin de la maison commune.

Tout aspect de la vie sociale, politique et économique trouve son accomplissement quand il se met au service du bien commun, c’est-à-dire de « cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée ».[10] Par conséquent, nos plans et nos efforts doivent toujours prendre en compte les effets sur l’ensemble de la famille humaine, en pondérant les conséquences pour le moment présent et pour les générations futures. La pandémie de la Covid-19 montre combien cela est vrai et actuel, pandémie devant laquelle « nous nous rendons compte que nous nous trouvons dans la même barque, tous fragiles et désorientés, mais en même temps tous importants et nécessaires, tous appelés à ramer ensemble »,[11] parce que « personne ne se sauve tout seul »[12] et aucun État national isolé ne peut assurer le bien commun de sa propre population.[13]

*Le soin au moyen de la solidarité.

La solidarité exprime concrètement l’amour pour l’autre, non pas comme un vague sentiment mais comme « la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun, c’est-à-dire pour le bien de tous et de chacun parce que tous nous sommes vraiment responsables de tous ».[14] La solidarité nous aide à regarder l’autre – que ce soit comme personne ou que ce soit, au sens large, comme peuple ou comme nation – non pas comme une donnée statistique ou un moyen à exploiter et ensuite à écarter lorsqu’il n’est plus utile, mais comme notre prochain, compagnon de route, appelé à participer comme nous au banquet de la vie auquel tous sont également invités par Dieu.

*Le soin et la sauvegarde de la création.

L’Encyclique Laudato si’ prend pleinement acte de l’interconnexion de toute la réalité créée et met en relief l’exigence d’écouter en même temps le cri des nécessiteux et celui de la création. De cette écoute attentive et constante peut naître un soin efficace de la terre, notre maison commune, et des pauvres. À ce sujet, je désire répéter que « le sentiment d’union intime avec les autres êtres de la nature ne peut pas être réel s’il n’y a pas en même temps dans le cœur de la tendresse, de la compassion et de la préoccupation pour les autres êtres humains ».[15] « Paix, justice et sauvegarde de la création sont trois questions entièrement connexes qui ne peuvent pas être séparées pour être traitées individuellement, sous peine de retomber dans le réductionnisme ».[16]

7. La boussole pour un cap commun

À une époque dominée par la culture du rejet, devant l’aggravation des inégalités dans les nations et entre elles,[17] je voudrais donc inviter les responsables des Organisations internationales et des gouvernements, du monde économique et du monde scientifique, de la communication sociale et des institutions éducatives, à prendre en main cette “boussole” des principes rappelés ci-dessus pour imprimer un cap commun au processus de globalisation, « un cap réellement humain ».[18] En effet, cela permettrait d’apprécier la valeur et la dignité de chaque personne, d’agir ensemble et dans la solidarité pour le bien commun, en soulageant ceux qui souffrent de la pauvreté, de la maladie, de l’esclavage, de la discrimination et des conflits. J’encourage par cette boussole chacun à devenir prophète et témoin de la culture du soin afin de combler de nombreuses inégalités sociales. Et cela sera possible seulement avec une participation forte et généralisée des femmes, dans la famille et dans chaque environnement social, politique et institutionnel.

La boussole des principes sociaux, nécessaire pour promouvoir la culture du soin, est indicative même pour les relations entre les nations qui devraient être inspirées par la fraternité, le respect réciproque, la solidarité et l’observance du droit international. À ce sujet, la protection et la promotion des droits humains fondamentaux, qui sont inaliénables, universels et indivisibles, doivent être réaffirmées.[19]

Le respect du droit humanitaire doit être aussi rappelé, surtout en ce moment où les conflits et les guerres se succèdent sans interruption. Malheureusement, beaucoup de régions et de communautés ne se rappellent plus le temps où elles vivaient en paix et en sécurité. De nombreuses villes sont devenues comme des épicentres de l’insécurité : leurs habitants luttent pour maintenir leurs rythmes normaux parce qu’ils sont attaqués et bombardés sans discrimination par des explosifs, de l’artillerie et des armes légères. Les enfants ne peuvent pas étudier. Les hommes et les femmes ne peuvent pas travailler pour nourrir les familles. La famine s’enracine là où elle était inconnue autrefois. Les personnes sont contraintes de fuir, laissant derrière elles non seulement leurs maisons, mais aussi l’histoire familiale et les racines culturelles.

Les causes de conflit sont nombreuses, mais le résultat est toujours le même : destructions et crise humanitaire. Nous devons nous arrêter et nous demander : qu’est-ce qui a conduit à la normalisation du conflit dans le monde ? Et, surtout, comment convertir notre cœur et changer notre mentalité pour chercher vraiment la paix dans la solidarité et dans la fraternité ?

Que de ressources sont gaspillées en faveur des armes, en particulier les armes nucléaires,[20] des ressources qui pourraient être utilisées à des priorités plus significatives pour garantir la sécurité des personnes, telles que la promotion de la paix et du développement humain intégral, la lutte contre la pauvreté, la garantie des besoins sanitaires. Certains problèmes mondiaux comme la pandémie actuelle de la Covid-19 et les changements climatiques le mettent aussi en lumière. Quelle décision courageuse serait celle de « constituer avec l’argent que l’on emploie pour les armes et pour les autres dépenses militaires, un “Fonds mondial” pour pouvoir éliminer définitivement la faim et contribuer au développement des pays les plus pauvres » ![21]

8. Pour éduquer à la culture du soin

La promotion de la culture du soin demande un processus éducatif. Pour cela, la boussole des principes sociaux constitue un instrument fiable pour divers contextes interdépendants. Je voudrais donner à ce sujet quelques exemples.

- L’éducation au soin naît dans la famille, élément naturel et fondamental de la société, où l’on apprend à vivre en relation et dans le respect réciproque. Cependant, la famille a besoin d’être mise dans des conditions qui lui permettent d’accomplir ce devoir vital et indispensable.

- Toujours en collaboration avec la famille, d’autres acteurs importants de l’éducation sont l’école et l’université et, de façon analogue par certains aspects, les acteurs de la communication sociale.[22] Ils sont appelés à véhiculer un système de valeurs fondé sur la reconnaissance de la dignité de chaque personne, de chaque communauté linguistique, ethnique et religieuse, de chaque peuple et des droits fondamentaux qui en dérivent. L’éducation constitue l’un des piliers les plus justes et solidaires de la société.

- Les religions en général, et les leaders religieux en particulier, peuvent jouer un rôle irremplaçable en transmettant aux fidèles et à la société les valeurs de la solidarité, du respect des différences, de l’accueil et du soin des frères les plus fragiles. Je rappelle à ce sujet les paroles du Pape Paul VI adressées au Parlement ougandais en 1969 : « Ne craignez pas l’Église : elle vous honore, vous éduque des citoyens honnêtes et loyaux, elle ne fomente pas de rivalités ni de divisions, elle cherche à promouvoir la saine liberté, la justice sociale, la paix. Si elle a quelque préférence, celle-ci va aux pauvres, à l’éducation des petits et du peuple, au soin de ceux qui souffrent ou sont délaissés ».[23]

- À ceux qui sont engagés au service des populations dans les organisations internationales, gouvernementales et non gouvernementales, à ceux qui ont une mission éducative, et à tous ceux qui, à divers titres, œuvrent dans le domaine de l’éducation et de la recherche, je renouvelle mon encouragement afin que l’on puisse atteindre l’objectif d’une éducation « plus ouverte et plus inclusive, capable d’une écoute patiente, d’un dialogue constructif et d’une compréhension mutuelle »[24]. Je souhaite que cette invitation, adressée dans le cadre du Pacte éducatif global, trouve une adhésion large et variée.

9. Il n’y a pas de paix sans la culture du soin

La culture du soin, cet engagement commun, solidaire et participatif pour protéger et promouvoir la dignité et le bien de tous, cette disposition à s’intéresser, à prêter attention, à la compassion, à la réconciliation et à la guérison, au respect mutuel et à l’accueil réciproque, constitue une voie privilégiée pour la construction de la paix. « En bien des endroits dans le monde, des parcours de paix qui conduisent à la cicatrisation des blessures sont nécessaires. Il faut des artisans de paix disposés à élaborer, avec intelligence et audace, des processus pour guérir et pour se retrouver ».[25]

En ce temps où la barque de l’humanité, secouée par la tempête de la crise, avance péniblement à la recherche d’un horizon plus calme et serein, le gouvernail de la dignité de la personne humaine et la “boussole” des principes sociaux fondamentaux peuvent nous permettre de naviguer avec un cap sûr et commun. Comme chrétiens, nous tenons le regard tourné vers la Vierge Marie, Étoile de la mer et Mère de l’espérance. Tous ensemble, collaborons pour avancer vers un nouvel horizon d’amour et de paix, de fraternité et de solidarité, de soutien mutuel et d’accueil réciproque. Ne cédons pas à la tentation de nous désintéresser des autres, spécialement des plus faibles, ne nous habituons pas à détourner le regard,[26] mais engageons-nous chaque jour concrètement pour « former une communauté composée de frères qui s’accueillent réciproquement, en prenant soin les uns des autres ».[27]

Du Vatican, le 8 décembre 2020

François

[1] Cf. Vidéomessage à l’occasion de la 75ème Session de l’Assemblée Générale des Nations Unies, 25 septembre 2020.

[2] Cf. Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 67.

[3] Cf. “Fraternité, fondement et route pour la paix”, Message pour la 47ème Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2014 (8 décembre 2013), n. 2.

[4] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 70.

[5] Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n. 488.

[6] De officiis, 1, 28, 132 : PL 16, 67.

[7] K. Bihlmeyer-H. Tüchle, Church History vol. 1, Westminster, The Newman Press, 1958, pp. 373, 374.

[8] Discours aux participants au Congrès organisé par le Dicastère pour le Service du Développement humain Intégral à l’occasion du 50ème anniversaire de l’Encyclique “Populorum progressio” (4 avril 2017).

[9] Message à la 22ème Session de la Conférence des États Parties à la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (COP 22), (10 novembre 2016). Cf. Table Ronde Interdicastérielle du Saint Siège sur l’Écologie Intégrale, En chemin pour le soin de la maison commune. Cinq ans après Laudato si’, LEV, 31 mai 2020.

[10] Conc. Oecum. Vat II, Const. past. Gaudium et spes, n. 26.

[11] Moment extraordinaire de prière en temps d’épidémie, 27 mars 2020.

[12] Ibid.

[13] Cf. Lett. Enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), nn. 8.153.

[14] S. Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 38.

[15] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 91.

[16] Conférence de l’Episcopat Dominicain, Lett. past. Sobre la relación del hombre con la naturaleza (21 janvier 1987) ; cf. Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 92.

[17] Cf. Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 125.

[18] Ibid., n. 29.

[19] Cf. Message aux participants à la Conférence internationale “Les droits humains dans le monde contemporain : conquêtes, omissions, négations”, Rome, 10-11 décembre 2018.

[20] Cf. Message à la Conférence des Nations Unies pour la négociation d’un instrument juridiquement contraignant visant à interdire les armes nucléaires en vue de leur élimination complète, 23 mars 2017.

[21] Message vidéo à l’occasion de la Journée Mondiale de l’Alimentation 2020, 16 octobre 2020.

[22] Cf. Benoît XVI, “Éduquer les jeunes à la justice et à la paix”, Message pour la 45ème Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2012 (8 décembre 2011), n. 2 ; “Gagne sur l’indifférence et remporte la paix”, Message pour la 49ème Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2016 (8 décembre 2015), n. 6.

[23] Discours aux Députés et aux Sénateurs de l’Ouganda, Kampala, 1er août 1969.

[24] Message à l’occasion du lancement du Pacte Éducatif, 12 septembre 2019.

[25] Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 225.

[26] Cf. Ibid., n. 64.

[27] Ibid., n. 96 ; cf. “Fraternité, fondement et route pour la paix”, Message pour la 47e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2014 (8 décembre 2013), n. 1.

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Les "100 crèches du Vatican" en plein air parmi les colonnes du Bernin

Jusqu’au 10 janvier, il est possible de visiter la traditionnelle exposition, cette année sous la colonnade de la Place Saint-Pierre, en raison des mesures de lutte contre le coronavirus. Dans ce contexte de pandémie, la scène de la Nativité est une source de réconfort et d’espoir, écrit le Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation.

Les difficultés et les limites dues à la pandémie ne doivent pas nous empêcher de vivre Noël « comme un moment de joie » et la naissance du Fils de Dieu « comme un moment d’espoir pour regarder l’avenir avec la sérénité nécessaire ». C’est pourquoi l’édition 2020 de la traditionnelle exposition "100 crèches au Vatican" aura bien lieu, mais en plein air, « réunies dans la beauté de la colonnade du Bernin » sur la Place Saint-Pierre, de façon à éviter une trop grande concentration du public dans un espace intérieur.

Du dimanche 13 décembre 2020 au dimanche 10 janvier 2021, « chacun pourra s’arrêter pour admirer la beauté de tant de crèches de différentes parties du monde, et comprendre combien d’amour et d’imagination ont été nécessaires pour réaliser la crèche », peut-on lire dans une déclaration du Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation, qui a supervisé l’initiative.

« Pendant ces vacances de Noël, il ne serait pas logique de détourner le regard comme si le moment dramatique que vit le monde entier n’existait pas ». La foi, en effet, « exige de regarder la réalité et de donner un sens à ce qui se passe dans l’histoire personnelle et humaine » et « vivre Noël comme une parenthèse ne justifierait pas le sens que cette fête donne à la foi ».

Comme l’a écrit le Pape, en effet, « la crèche nous fait voir, nous fait toucher cet événement unique et extraordinaire qui a changé le cours de l’histoire » et en ce sens, souligne le communiqué, la simplicité de la scène décrite dans la crèche peut aider les personnes qui s’attardent sur les différentes crèches à saisir la signification profonde du Mystère de Dieu qui se fait homme.

Les visiteurs pourront ainsi se sentir proches de leurs amis et parents impliqués dans la souffrance de la pandémie, mais aussi rassembler dans leur mémoire « les visages des nombreux médecins et du personnel infirmier qui chaque jour restent près des malades et leur apportent du soulagement, des nombreux aumôniers d’hôpitaux qui apportent du réconfort également au nom de ceux qui ne peuvent pas accéder aux services. Sans oublier la gratitude envers les hommes et les femmes de science qui ne laissent aucun répit à leur expérimentation pour obtenir des résultats qui peuvent enfin inverser la courbe de la pandémie et la gagner. »

Noël, comme l’avait compris Saint Augustin, est « la lumière qui vient dans le monde pour dissiper les ténèbres du mal ». Pour cette raison symbolique et non à cause de détails sur l’heure exacte de la naissance de Jésus, qui sont en réalité absents du texte de l’Évangile, « l’Église a voulu vivre ce même chemin avec la liturgie en célébrant la Sainte Eucharistie la nuit », peu après le solstice d’hiver, au moment ou la lumière commence à gagner sur l’obscurité.

La tradition chrétienne a mis la famille au cœur de cette commémoration de la naissance de Jésus. En ce Noël 2020 si particulier, cependant, « de nombreuses familles vivront avec tristesse la perte de leurs proches que la pandémie a arrachés de façon dramatique à leurs affections, et souvent avec des formes de violence et d’inhumanité, sans même leur permettre d’être près d’eux pour un dernier adieu. De nombreuses autres familles auront la pensée fixée sur les membres de leur famille hospitalisés, qui sont obligés de rester seuls ces jours-ci. L’inquiétude et l’anxiété quant à leur sort seront au centre de leurs pensées alors qu’ils tenteront d’envoyer un signe d’amour et d’affection ». Même « construire une petite crèche dans nos maisons », dans ce cas, « sera un signe supplémentaire pour soutenir à ce stade la joie de transmettre une tradition familiale aux jeunes générations ».
Les horaires de la visite

La visite des "100 crèches du Vatican" est gratuite et possible tous les jours de 10h00 à 20h00 (dernière entrée à 19h45), sauf les 25 et 31 décembre où elles auront lieu de 10h00 à 17h00. Retrouvons le Saint-Père visitant cette exposition :

(Avec V. N.)

Lettre apostolique du Pape François "Patris corde", proclamant une année Saint Joseph

A l’occasion du 150ème anniversaire de la Déclaration proclamant Saint-Joseph Patron de l’Eglise universelle, le Saint-Père a décrété une « année spéciale saint Joseph » du 8 décembre 2020 au 8 décembre 2021. Nous vous proposons de découvrir la lettre apostolique Patris corde dans son intégralité.

Avec un cœur de père : C’est ainsi que Joseph a aimé Jésus, qui est appelé dans les quatre Évangiles « le fils de Joseph ».[1]
Les deux évangélistes qui ont mis en relief sa figure, Matthieu et Luc, racontent peu, mais bien suffisamment pour le faire comprendre, quel genre de père il a été et quelle mission lui a confiée la Providence.

Nous savons qu’il était un humble charpentier (cf. Mt 13, 55), promis en mariage à Marie (cf. Mt 1, 18 ; Lc 1, 27) ; un « homme juste » (Mt 1, 19), toujours prêt à accomplir la volonté de Dieu manifestée dans sa Loi (cf. Lc 2, 22.27.39), et à travers quatre songes (cf. Mt 1, 20 ; 2, 13.19.22). Après un long et fatiguant voyage de Nazareth à Bethléem, il vit naître le Messie dans une étable, parce qu’ailleurs « il n’y avait pas de place pour eux » (Lc 2, 7). Il fut témoin de l’adoration des bergers (cf. Lc 2, 8-20) et des Mages (cf. Mt 2, 1-12) qui représentaient respectivement le peuple d’Israël et les peuples païens.

Il eut le courage d’assumer la paternité légale de Jésus à qui il donna le nom révélé par l’ange : « Tu lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 21). Comme on le sait, donner un nom à une personne ou à une chose signifiait, chez les peuples antiques, en obtenir l’appartenance, comme l’avait fait Adam dans le récit de la Genèse (cf. 2, 19-20).

Quarante jours après la naissance, Joseph, avec la mère, offrit l’Enfant au Seigneur dans le Temple et entendit, surpris, la prophétie de Siméon concernant Jésus et Marie (cf. Lc 2, 22-35). Pour défendre Jésus d’Hérode, il séjourna en Égypte comme un étranger (cf. Mt 2, 13-18). Revenu dans sa patrie, il vécut en cachette dans le petit village inconnu de Nazareth en Galilée – d’où, il était dit, "qu’il ne surgit aucun prophète" et "qu’il ne peut jamais en sortir rien de bon" (cf. Jn 7, 52 ; 1, 46) –, loin de Bethléem, sa ville natale, et de Jérusalem où se dressait le Temple. Quand, justement au cours d’un pèlerinage à Jérusalem, ils perdirent Jésus âgé de douze ans, avec Marie ils le cherchèrent angoissés et le retrouvèrent dans le Temple en train de discuter avec les docteurs de la Loi (cf. Lc 2, 41-50).

Après Marie, Mère de Dieu, aucun saint n’a occupé autant de place dans le Magistère pontifical que Joseph, son époux. Mes prédécesseurs ont approfondi le message contenu dans les quelques données transmises par les Évangiles pour mettre davantage en évidence son rôle central dans l’histoire du salut : le bienheureux Pie IX l’a déclaré « Patron de l’Église Catholique »,[2] le vénérable Pie XII l’a présenté comme « Patron des travailleurs »,[3] et saint Jean Paul II comme « Gardien du Rédempteur ».[4] Le peuple l’invoque comme « Patron de la bonne mort ».[5]
Par conséquent, à l’occasion des 150 ans de sa déclaration comme Patron de l’Église Catholique faite par le bienheureux Pie IX, le 8 décembre 1870, je voudrais – comme dit Jésus – que "la bouche exprime ce qui déborde du cœur" (cf. Mt 12, 34), pour partager avec vous quelques réflexions personnelles sur cette figure extraordinaire, si proche de la condition humaine de chacun d’entre nous. Ce désir a mûri au cours de ces mois de pandémie durant lesquels nous pouvons expérimenter, en pleine crise qui nous frappe, que « nos vies sont tissées et soutenues par des personnes ordinaires, souvent oubliées, qui ne font pas la une des journaux et des revues ni n’apparaissent dans les grands défilés du dernier show mais qui, sans aucun doute, sont en train d’écrire aujourd’hui les évènements décisifs de notre histoire : médecins, infirmiers et infirmières, employés de supermarchés, agents d’entretien, fournisseurs de soin à domicile, transporteurs, forces de l’ordre, volontaires, prêtres, religieuses et tant d’autres qui ont compris que personne ne se sauve tout seul. […] Que de personnes font preuve chaque jour de patience et insufflent l’espérance, en veillant à ne pas créer la panique mais la co-responsabilité ! Que de pères, de mères, de grands-pères et de grands-mères, que d’enseignants montrent à nos enfants, par des gestes simples et quotidiens, comment affronter et traverser une crise en réadaptant les habitudes, en levant le regard et en stimulant la prière ! Que de personnes prient, offrent et intercèdent pour le bien de tous ».[6] Nous pouvons tous trouver en saint Joseph l’homme qui passe inaperçu, l’homme de la présence quotidienne, discrète et cachée, un intercesseur, un soutien et un guide dans les moments de difficultés. Saint Joseph nous rappelle que tous ceux qui, apparemment, sont cachés ou en "deuxième ligne" jouent un rôle inégalé dans l’histoire du salut. À eux tous, une parole de reconnaissance et de gratitude est adressée.

1. Père aimé

La grandeur de saint Joseph consiste dans le fait qu’il a été l’époux de Marie et le père adoptif de Jésus. Comme tel, il « se mit au service de tout le dessin salvifique », comme l’affirme saint Jean Chrysostome.[7]

Saint Paul VI observe que sa paternité s’est exprimée concrètement dans le fait « d’avoir fait de sa vie un service, un sacrifice au mystère de l’incarnation et à la mission rédemptrice qui y est jointe ; d’avoir usé de l’autorité légale qui lui revenait sur la sainte Famille pour lui faire un don total de soi, de sa vie, de son travail ; d’avoir converti sa vocation humaine à l’amour domestique dans la surhumaine oblation de soi, de son cœur et de toute capacité d’amour mise au service du Messie germé dans sa maison ».[8]

En raison de son rôle dans l’histoire du salut, saint Joseph est un père qui a toujours été aimé par le peuple chrétien comme le démontre le fait que, dans le monde entier, de nombreuses églises lui ont été dédiées. Plusieurs Instituts religieux, Confréries et groupes ecclésiaux sont inspirés de sa spiritualité et portent son nom, et diverses représentations sacrées se déroulent depuis des siècles en son honneur. De nombreux saints et saintes ont été ses dévots passionnés, parmi lesquels Thérèse d’Avila qui l’adopta comme avocat et intercesseur, se recommandant beaucoup à lui et recevant toutes les grâces qu’elle lui demandait ; encouragée par son expérience, la sainte persuadait les autres à lui être dévots.[9]

Dans tout manuel de prière, on trouve des oraisons à saint Joseph. Des invocations particulières lui sont adressées tous les mercredis, et spécialement durant le mois de mars qui lui est traditionnellement dédié.[10]

La confiance du peuple en saint Joseph est résumée dans l’expression "ite ad Joseph" qui fait référence au temps de la famine en Égypte quand les gens demandaient du pain au pharaon, et il répondait : « Allez trouver Joseph, et faites ce qu’il vous dira » (Gn 41, 55). Il s’agit de Joseph, le fils de Jacob qui par jalousie avait été vendu par ses frères (cf. Gn 37, 11-28) et qui – selon le récit biblique – est devenu par la suite vice-roi d’Égypte (cf. Gn 41, 41-44).

En tant que descendant de David (cf. Mt 1, 16.20), la racine dont devait germer Jésus selon la promesse faite à David par le prophète Nathan (cf. 2 S 7), et comme époux de Marie de Nazareth, saint Joseph est la charnière qui unit l’Ancien et le Nouveau Testament.

2. Père dans la tendresse

Joseph a vu Jésus grandir jour après jour « en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes » (Lc 2, 52). Tout comme le Seigneur avait fait avec Israël, "il lui a appris à marcher, en le tenant par la main : il était pour lui comme un père qui soulève un nourrisson tout contre sa joue, il se penchait vers lui pour lui donner à manger" (cf. Os 11, 3-4).

Jésus a vu en Joseph la tendresse de Dieu : « Comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint » (Ps 103, 13).
Joseph aura sûrement entendu retentir dans la synagogue, durant la prière des Psaumes, que le Dieu d’Israël est un Dieu de tendresse,[11] qu’il est bon envers tous et que « sa tendresse est pour toutes ses œuvres » (Ps 145, 9).

L’histoire du salut s’accomplit en « espérant contre toute espérance » (Rm 4, 18), à travers nos faiblesses. Nous pensons trop souvent que Dieu ne s’appuie que sur notre côté bon et gagnant, alors qu’en réalité la plus grande partie de ses desseins se réalise à travers et en dépit de notre faiblesse. C’est ce qui fait dire à saint Paul : « Pour m’empêcher de me surestimer, j’ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime. Par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi. Mais il m’a déclaré : "Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse" » (2 Co 12, 7-9).
Si telle est la perspective de l’économie du salut, alors nous devons apprendre à accueillir notre faiblesse avec une profonde tendresse.[12]

Le Malin nous pousse à regarder notre fragilité avec un jugement négatif. Au contraire, l’Esprit la met en lumière avec tendresse. La tendresse est la meilleure manière de toucher ce qui est fragile en nous. Le fait de montrer du doigt et le jugement que nous utilisons à l’encontre des autres sont souvent un signe de l’incapacité à accueillir en nous notre propre faiblesse, notre propre fragilité. Seule la tendresse nous sauvera de l’œuvre de l’Accusateur (cf. Ap 12, 10). C’est pourquoi il est important de rencontrer la Miséricorde de Dieu, notamment dans le Sacrement de la Réconciliation, en faisant une expérience de vérité et de tendresse. Paradoxalement, le Malin aussi peut nous dire la vérité. Mais s’il le fait, c’est pour nous condamner. Nous savons cependant que la Vérité qui vient de Dieu ne nous condamne pas, mais qu’elle nous accueille, nous embrasse, nous soutient, nous pardonne. La Vérité se présente toujours à nous comme le Père miséricordieux de la parabole (cf. Lc 15, 11-32) : elle vient à notre rencontre, nous redonne la dignité, nous remet debout, fait la fête pour nous parce que « mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé » (v. 24).

La volonté de Dieu, son histoire, son projet, passent aussi à travers la préoccupation de Joseph. Joseph nous enseigne ainsi qu’avoir foi en Dieu comprend également le fait de croire qu’il peut agir à travers nos peurs, nos fragilités, notre faiblesse. Et il nous enseigne que, dans les tempêtes de la vie, nous ne devons pas craindre de laisser à Dieu le gouvernail de notre bateau. Parfois, nous voudrions tout contrôler, mais lui regarde toujours plus loin.

3. Père dans l’obéissance

Dieu a aussi révélé à Joseph ses desseins par des songes, de façon analogue à ce qu’il a fait avec Marie quand il lui a manifesté son plan de salut. Dans la Bible, comme chez tous les peuples antiques, les songes étaient considérés comme un des moyens par lesquels Dieu manifeste sa volonté.[13]

Joseph est très préoccupé par la grossesse incompréhensible de Marie : il ne veut pas « l’accuser publiquement »[14] mais décide de « la renvoyer en secret » (Mt 1, 19). Dans le premier songe, l’ange l’aide à résoudre son dilemme : « Ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, puisque l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 20-21). Sa réponse est immédiate : « Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit » (Mt 1, 24). Grâce à l’obéissance, il surmonte son drame et il sauve Marie.

Dans le deuxième songe, l’ange demande à Joseph : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr » (Mt 2, 13). Joseph n’hésite pas à obéir, sans se poser de questions concernant les difficultés qu’il devra rencontrer : « Il se leva dans la nuit, il prit l’enfant et sa mère et se retira en Égypte, où il resta jusqu’à la mort d’Hérode » (Mt 2, 14-15).

En Égypte, Joseph, avec confiance et patience, attend l’avis promis par l’ange pour retourner dans son Pays. Le messager divin, dans un troisième songe, juste après l’avoir informé que ceux qui cherchaient à tuer l’enfant sont morts, lui ordonne de se lever, de prendre avec lui l’enfant et sa mère et de retourner en terre d’Israël (cf. Mt 2, 19-20). Il obéit une fois encore sans hésiter : « Il se leva, prit l’enfant et sa mère, et il entra dans le pays d’Israël » (Mt 2, 21).

Mais durant le voyage de retour, « apprenant qu’Arkélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s’y rendre. Averti en songe, – et c’est la quatrième fois que cela arrive – il se retira dans la région de Galilée et vint habiter dans une ville appelée Nazareth » (Mt 2, 22-23).

L’évangéliste Luc rapporte que Joseph a affronté le long et pénible voyage de Nazareth à Bethléem pour se faire enregistrer dans sa ville d’origine, selon la loi de recensement de l’empereur César Auguste. Jésus est né dans cette circonstance (cf. Lc 2, 1-7) et il a été inscrit au registre de l’Empire comme tous les autres enfants.
Saint Luc, en particulier, prend soin de souligner que les parents de Jésus observaient toutes les prescriptions de la Loi : les rites de la circoncision de Jésus, de la purification de Marie après l’accouchement, de l’offrande du premier-né à Dieu (cf. 2, 21-24).[15]

Dans chaque circonstance de sa vie, Joseph a su prononcer son "fiat", tout comme Marie à l’Annonciation, et comme Jésus à Gethsémani.
Dans son rôle de chef de famille, Joseph a enseigné à Jésus à être soumis à ses parents (cf. Lc 2, 51), selon le commandement de Dieu (cf. Ex 20, 12).
Dans la vie cachée de Nazareth, Jésus a appris à faire la volonté du Père à l’école de Joseph. Cette volonté est devenue sa nourriture quotidienne (cf. Jn 4, 34). Même au moment le plus difficile de sa vie, à Gethsémani, il préfère accomplir la volonté du Père plutôt que la sienne,[16] et il se fait « obéissant jusqu’à la mort […] de la croix » (Ph 2, 8). C’est pourquoi l’auteur de la Lettre aux Hébreux conclut que Jésus « apprit par ses souffrances l’obéissance » (5, 8).

Il résulte de tous ces événements que Joseph « a été appelé par Dieu à servir directement la personne et la mission de Jésus en exerçant sa paternité. C’est bien de cette manière qu’il coopère dans la plénitude du temps au grand mystère de la Rédemption et qu’il est véritablement ministre du salut ».[17]

4. Père dans l’accueil

Joseph accueille Marie sans fixer de conditions préalables. Il se fie aux paroles de l’Ange. « La noblesse de son cœur lui fait subordonner à la charité ce qu’il a appris de la loi. Et aujourd’hui, en ce monde où la violence psychologique, verbale et physique envers la femme est patente, Joseph se présente comme une figure d’homme respectueux, délicat qui, sans même avoir l’information complète, opte pour la renommée, la dignité et la vie de Marie. Et, dans son doute sur la meilleure façon de procéder, Dieu l’aide à choisir en éclairant son jugement ».[18]

Bien des fois, des évènements dont nous ne comprenons pas la signification surviennent dans notre vie. Notre première réaction est très souvent celle de la déception et de la révolte. Joseph laisse de côté ses raisonnements pour faire place à ce qui arrive et, aussi mystérieux que cela puisse paraître à ses yeux, il l’accueille, en assume la responsabilité et se réconcilie avec sa propre histoire. Si nous ne nous réconcilions pas avec notre histoire, nous ne réussirons pas à faire le pas suivant parce que nous resterons toujours otages de nos attentes et des déceptions qui en découlent.

La vie spirituelle que Joseph nous montre n’est pas un chemin qui explique, mais un chemin qui accueille. C’est seulement à partir de cet accueil, de cette réconciliation, qu’on peut aussi entrevoir une histoire plus grande, un sens plus profond. Semblent résonner les ardentes paroles de Job qui, à l’invitation de sa femme à se révolter pour tout le mal qui lui arrive, répond : « Si nous accueillons le bonheur comme venant de Dieu, comment ne pas accueillir de même le malheur » (Jb 2, 10).

Joseph n’est pas un homme passivement résigné. Il est fortement et courageusement engagé. L’accueil est un moyen par lequel le don de force qui nous vient du Saint Esprit se manifeste dans notre vie. Seul le Seigneur peut nous donner la force d’accueillir la vie telle qu’elle est, de faire aussi place à cette partie contradictoire, inattendue, décevante de l’existence.

La venue de Jésus parmi nous est un don du Père pour que chacun se réconcilie avec la chair de sa propre histoire, même quand il ne la comprend pas complètement.
Ce que Dieu a dit à notre saint : « Joseph, fils de David, ne crains pas » (Mt 1, 20), il semble le répéter à nous aussi : "N’ayez pas peur !". Il faut laisser de côté la colère et la déception, et faire place, sans aucune résignation mondaine mais avec une force pleine d’espérance, à ce que nous n’avons pas choisis et qui pourtant existe. Accueillir ainsi la vie nous introduit à un sens caché. La vie de chacun peut repartir miraculeusement si nous trouvons le courage de la vivre selon ce que nous indique l’Évangile. Et peu importe si tout semble déjà avoir pris un mauvais pli et si certaines choses sont désormais irréversibles. Dieu peut faire germer des fleurs dans les rochers. Même si notre cœur nous accuse, il « est plus grand que notre cœur, et il connaît toutes choses » (1Jn 3, 20).

Le réalisme chrétien, qui ne rejette rien de ce qui existe, revient encore une fois. La réalité, dans sa mystérieuse irréductibilité et complexité, est porteuse d’un sens de l’existence avec ses lumières et ses ombres. C’est ce qui fait dire à l’apôtre Paul : « Nous savons qu’avec ceux qui l’aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien » (Rm 8, 28). Et saint Augustin ajoute : « …même en ce qui est appelé mal (etiam illud quod malum dicitur) ».[19] Dans cette perspective globale, la foi donne un sens à tout évènement, heureux ou triste.

Loin de nous, alors, de penser que croire signifie trouver des solutions consolatrices faciles. La foi que nous a enseignée le Christ est, au contraire, celle que nous voyons en saint Joseph qui ne cherche pas de raccourcis mais qui affronte “les yeux ouverts” ce qui lui arrive en en assumant personnellement la responsabilité.
L’accueil de Joseph nous invite à accueillir les autres sans exclusion, tels qu’ils sont, avec une prédilection pour les faibles parce que Dieu choisit ce qui est faible (cf. 1 Co 1, 27). Il est « père des orphelins, justicier des veuves » (Ps 68, 6) et il commande d’aimer l’étranger.[20] Je veux imaginer que, pour la parabole du fils prodigue et du père miséricordieux, Jésus se soit inspiré des comportements de Joseph (cf. Lc 15, 11-32).

5. Père au courage créatif

Si la première étape de toute vraie guérison intérieure consiste à accueillir sa propre histoire, c’est-à-dire à faire de la place en nous-mêmes y compris à ce que nous n’avons pas choisi dans notre vie, il faut cependant ajouter une autre caractéristique importante : le courage créatif, surtout quand on rencontre des difficultés. En effet, devant une difficulté on peut s’arrêter et abandonner la partie, ou bien on peut se donner de la peine. Ce sont parfois les difficultés qui tirent de nous des ressources que nous ne pensons même pas avoir.

Bien des fois, en lisant les “Évangiles de l’enfance”, on se demande pourquoi Dieu n’est pas intervenu de manière directe et claire. Mais Dieu intervient à travers des évènements et des personnes. Joseph est l’homme par qui Dieu prend soin des commencements de l’histoire de la rédemption. Il est le vrai “miracle” par lequel Dieu sauve l’Enfant et sa mère. Le Ciel intervient en faisant confiance au courage créatif de cet homme qui, arrivant à Bethléem et ne trouvant pas un logement où Marie pourra accoucher, aménage une étable et l’arrange afin qu’elle devienne, autant que possible, un lieu accueillant pour le Fils de Dieu qui vient au monde (cf. Lc 2, 6-7). Devant le danger imminent d’Hérode qui veut tuer l’Enfant, Joseph est alerté, une fois encore en rêve, pour le défendre, et il organise la fuite en Égypte au cœur de la nuit (cf. Mt 2, 13-14).

Une lecture superficielle de ces récits donne toujours l’impression que le monde est à la merci des forts et des puissants. Mais la “bonne nouvelle” de l’Évangile est de montrer comment, malgré l’arrogance et la violence des dominateurs terrestres, Dieu trouve toujours un moyen pour réaliser son plan de salut. Même notre vie semble parfois à la merci des pouvoirs forts. Mais l’Évangile nous dit que, ce qui compte, Dieu réussit toujours à le sauver à condition que nous ayons le courage créatif du charpentier de Nazareth qui sait transformer un problème en opportunité, faisant toujours confiance à la Providence.

Si quelquefois Dieu semble ne pas nous aider, cela ne signifie pas qu’il nous a abandonnés, mais qu’il nous fait confiance, qu’il fait confiance en ce que nous pouvons projeter, inventer, trouver.
Il s’agit du même courage créatif démontré par les amis du paralytique qui le descendent par le toit pour le présenter à Jésus (cf. Lc 5, 17-26). La difficulté n’a pas arrêté l’audace et l’obstination de ces amis. Ils étaient convaincus que Jésus pouvait guérir le malade et « comme ils ne savaient par où l’introduire à cause de la foule, ils montèrent sur le toit et, à travers les tuiles, ils le descendirent avec sa civière, au milieu, devant Jésus. Voyant leur foi, il dit : “Homme, tes péchés te sont remis” » (vv. 19-20). Jésus reconnaît la foi créative avec laquelle ces hommes ont cherché à lui amener leur ami malade.

L’Évangile ne donne pas d’informations concernant le temps pendant lequel Marie, Joseph et l’Enfant restèrent en Égypte. Cependant, ils auront certainement dû manger, trouver une maison, un travail. Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour remplir le silence de l’Évangile à ce propos. La sainte Famille a dû affronter des problèmes concrets comme toutes les autres familles, comme beaucoup de nos frères migrants qui encore aujourd’hui risquent leur vie, contraints par les malheurs et la faim. En ce sens, je crois que saint Joseph est vraiment un patron spécial pour tous ceux qui doivent laisser leur terre à cause des guerres, de la haine, de la persécution et de la misère.

À la fin de chaque événement qui voit Joseph comme protagoniste, l’Évangile note qu’il se lève, prend avec lui l’Enfant et sa mère, et fait ce que Dieu lui a ordonné (cf. Mt 1, 24 ; 2, 14.21). Jésus et Marie sa Mère sont, en effet, le trésor le plus précieux de notre foi.[21]

On ne peut pas séparer, dans le plan du salut, le Fils de la mère, de celle qui « avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèlement l’union avec son Fils jusqu’à la croix ».[22]

Nous devons toujours nous demander si nous défendons de toutes nos forces Jésus et Marie qui sont mystérieusement confiés à notre responsabilité, à notre soin, à notre garde. Le Fils du Tout-Puissant vient dans le monde en assumant une condition de grande faiblesse. Il se fait dépendant de Joseph pour être défendu, protégé, soigné, élevé. Dieu fait confiance à cet homme, comme le fait Marie qui trouve en Joseph celui qui, non seulement veut lui sauver la vie, mais qui s’occupera toujours d’elle et de l’Enfant. En ce sens, Joseph ne peut pas ne pas être le Gardien de l’Église, parce que l’Église est le prolongement du Corps du Christ dans l’histoire, et en même temps dans la maternité de l’Église est esquissée la maternité de Marie.[23] Joseph, en continuant de protéger l’Église, continue de protéger l’Enfant et sa mère, et nous aussi en aimant l’Église nous continuons d’aimer l’Enfant et sa mère.
Cet Enfant est celui qui dira : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Ainsi chaque nécessiteux, chaque pauvre, chaque souffrant, chaque moribond, chaque étranger, chaque prisonnier, chaque malade est “l’Enfant” que Joseph continue de défendre. C’est pourquoi saint Joseph est invoqué comme protecteur des miséreux, des nécessiteux, des exilés, des affligés, des pauvres, des moribonds. Et c’est pourquoi l’Église ne peut pas ne pas aimer avant tout les derniers, parce que Jésus a placé en eux une préférence, il s’identifie à eux personnellement. Nous devons apprendre de Joseph le même soin et la même responsabilité : aimer l’Enfant et sa mère ; aimer les Sacrements et la charité ; aimer l’Église et les pauvres. Chacune de ces réalités est toujours l’Enfant et sa mère.

6. Père travailleur

Le rapport avec le travail est un aspect qui caractérise saint Joseph et qui est mis en évidence depuis la première Encyclique sociale, Rerum novarum, de Léon XIII. Saint Joseph était un charpentier qui a travaillé honnêtement pour garantir la subsistance de sa famille. Jésus a appris de lui la valeur, la dignité et la joie de ce que signifie manger le pain, fruit de son travail.

À notre époque où le travail semble représenter de nouveau une urgente question sociale et où le chômage atteint parfois des niveaux impressionnants, y compris dans les nations où pendant des décennies on a vécu un certain bien-être, il est nécessaire de comprendre, avec une conscience renouvelée, la signification du travail qui donne la dignité et dont notre Saint est le patron exemplaire.

Le travail devient participation à l’œuvre même du salut, occasion pour hâter l’avènement du Royaume, développer les potentialités et qualités personnelles en les mettant au service de la société et de la communion. Le travail devient occasion de réalisation, non seulement pour soi-même mais surtout pour ce noyau originel de la société qu’est la famille. Une famille où manque le travail est davantage exposée aux difficultés, aux tensions, aux fractures et même à la tentation désespérée et désespérante de la dissolution. Comment pourrions-nous parler de la dignité humaine sans vouloir garantir, à tous et à chacun, la possibilité d’une digne subsistance ?
La personne qui travaille, quel que soit sa tâche, collabore avec Dieu lui-même et devient un peu créatrice du monde qui nous entoure. La crise de notre époque, qui est une crise économique, sociale, culturelle et spirituelle, peut représenter pour tous un appel à redécouvrir la valeur, l’importance et la nécessité du travail pour donner naissance à une nouvelle “normalité” dont personne n’est exclu. Le travail de saint Joseph nous rappelle que Dieu lui-même fait homme n’a pas dédaigné de travailler. La perte du travail qui frappe de nombreux frères et sœurs, et qui est en augmentation ces derniers temps à cause de la pandémie de la Covid-19, doit être un rappel à revoir nos priorités. Implorons saint Joseph travailleur pour que nous puissions trouver des chemins qui nous engagent à dire : aucun jeune, aucune personne, aucune famille sans travail !

7. Père dans l’ombre

L’écrivain polonais Jan Dobraczyński, dans son livre L’ombre du Père,[24] a raconté la vie de saint Joseph sous forme de roman. Avec l’image suggestive de l’ombre il définit la figure de Joseph qui est pour Jésus l’ombre sur la terre du Père Céleste. Il le garde, le protège, ne se détache jamais de lui pour suivre ses pas. Pensons à ce que Moïse rappelle à Israël : « Tu l’as vu aussi au désert : Yahvé ton Dieu te soutenait comme un homme soutient son fils » (Dt 1, 31). C’est ainsi que Joseph a exercé la paternité pendant toute sa vie.[25]

On ne naît pas père, on le devient. Et on ne le devient pas seulement parce qu’on met au monde un enfant, mais parce qu’on prend soin de lui de manière responsable. Toutes les fois que quelqu’un assume la responsabilité de la vie d’un autre, dans un certain sens, il exerce une paternité à son égard.

Dans la société de notre temps, les enfants semblent souvent être orphelins de père. Même l’Église d’aujourd’hui a besoin de pères. L’avertissement de saint Paul aux Corinthiens est toujours actuel : « Auriez-vous des milliers de pédagogues dans le Christ, vous n’avez pas plusieurs pères » (1 Co 4, 15). Chaque prêtre ou évêque devrait pouvoir dire comme l’apôtre : « C’est moi qui, par l’Évangile, vous ai engendrés dans le Christ Jésus » (ibid.). Et aux Galates il dit : « Mes petits-enfants, vous que j’enfante à nouveau dans la douleur jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous » (4, 19).

Etre père signifie introduire l’enfant à l’expérience de la vie, à la réalité. Ne pas le retenir, ne pas l’emprisonner, ne pas le posséder, mais le rendre capable de choix, de liberté, de départs. C’est peut-être pourquoi, à côté du nom de père, la tradition a qualifié Joseph de “très chaste”. Ce n’est pas une indication simplement affective, mais c’est la synthèse d’une attitude qui exprime le contraire de la possession. La chasteté est le fait de se libérer de la possession dans tous les domaines de la vie. C’est seulement quand un amour est chaste qu’il est vraiment amour. L’amour qui veut posséder devient toujours à la fin dangereux, il emprisonne, étouffe, rend malheureux. Dieu lui-même a aimé l’homme d’un amour chaste, en le laissant libre même de se tromper et de se retourner contre lui. La logique de l’amour est toujours une logique de liberté, et Joseph a su aimer de manière extraordinairement libre. Il ne s’est jamais mis au centre. Il a su se décentrer, mettre au centre de sa vie Marie et Jésus.

Le bonheur de Joseph n’est pas dans la logique du sacrifice de soi, mais du don de soi. On ne perçoit jamais en cet homme de la frustration, mais seulement de la confiance. Son silence persistant ne contient pas de plaintes mais toujours des gestes concrets de confiance. Le monde a besoin de pères, il refuse les chefs, il refuse celui qui veut utiliser la possession de l’autre pour remplir son propre vide ; il refuse ceux qui confondent autorité avec autoritarisme, service avec servilité, confrontation avec oppression, charité avec assistanat, force avec destruction. Toute vraie vocation naît du don de soi qui est la maturation du simple sacrifice. Ce type de maturité est demandé même dans le sacerdoce et dans la vie consacrée. Là où une vocation matrimoniale, célibataire ou virginale n’arrive pas à la maturation du don de soi en s’arrêtant seulement à la logique du sacrifice, alors, au lieu de se faire signe de la beauté et de la joie de l’amour elle risque d’exprimer malheur, tristesse et frustration.
La paternité qui renonce à la tentation de vivre la vie des enfants ouvre toujours tout grand des espaces à l’inédit. Chaque enfant porte toujours avec soi un mystère, un inédit qui peut être révélé seulement avec l’aide d’un père qui respecte sa liberté. Un père qui est conscient de compléter son action éducative et de vivre pleinement la paternité seulement quand il s’est rendu “inutile”, quand il voit que l’enfant est autonome et marche tout seul sur les sentiers de la vie, quand il se met dans la situation de Joseph qui a toujours su que cet Enfant n’était pas le sien mais avait été simplement confié à ses soins. Au fond, c’est ce que laisse entendre Jésus quand il dit : « N’appelez personne votre Père sur la terre : car vous n’en avez qu’un, le Père céleste » (Mt 23, 9).

Chaque fois que nous nous trouvons dans la condition d’exercer la paternité, nous devons toujours nous rappeler qu’il ne s’agit jamais d’un exercice de possession, mais d’un “signe” qui renvoie à une paternité plus haute. En un certain sens, nous sommes toujours tous dans la condition de Joseph : une ombre de l’unique Père céleste qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45) ; et une ombre qui suit le Fils.
* * *

« Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère » (Mt 2, 13), dit Dieu à saint Joseph.
Le but de cette Lettre Apostolique est de faire grandir l’amour envers ce grand saint, pour être poussés à implorer son intercession et pour imiter ses vertus et son élan.
En effet, la mission spécifique des saints est non seulement d’accorder des miracles et des grâces, mais d’intercéder pour nous devant Dieu, comme l’ont fait Abraham[26] et Moïse,[27] comme le fait Jésus, « unique médiateur » (1 Tm 2, 5) qui est auprès de Dieu Père notre « avocat » (1 Jn 2, 1), « toujours vivant pour intercéder en [notre] faveur » (He 7, 25 ; cf. Rm 8, 34).

Les saints aident tous les fidèles « à chercher la sainteté et la perfection propres à leur état ».[28] Leur vie est une preuve concrète qu’il est possible de vivre l’Évangile.
Jésus a dit : « Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), et eux sont à leur tour des exemples de vie à imiter. Saint Paul a explicitement exhorté : « Montrez-vous mes imitateurs » (1 Co 4, 16).[29] Saint Joseph le dit à travers son silence éloquent.

Devant l’exemple de tant de saints et de saintes, saint Augustin s’est demandé : « Ce que ceux-ci et celles-ci ont pu faire, tu ne le pourrais pas ? ». Et il a ainsi obtenu la conversion définitive en s’exclamant : « Bien tard, je t’ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle ! ».[30]

Il ne reste qu’à implorer de saint Joseph la grâce des grâces : notre conversion.
Nous lui adressons notre prière :

Salut, gardien du Rédempteur,
époux de la Vierge Marie.
À toi Dieu a confié son Fils ;
en toi Marie a remis sa confiance ;
avec toi le Christ est devenu homme.
O bienheureux Joseph,
montre-toi aussi un père pour nous,
et conduis-nous sur le chemin de la vie.
Obtiens-nous grâce, miséricorde et courage,
et défends-nous de tout mal. Amen.

Donné à Rome, Saint Jean de Latran, le 8 décembre, Solennité de l’Immaculée Conception de la B.V. Marie, de l’année 2020, la huitième de mon Pontificat.
François

[1] Lc 4, 22 ; Jn 6, 42 ; cf. Mt 13, 55 ; Mc 6, 3.
[2] S. Rituum Congreg., Quemadmodum Deus, (8 décembre 1870) : Pii IX P.M. Acta, pars I, vol. V, 283.
[3] Cf. Discours aux ACLI à l’occasion de la Solennité de saint Joseph Artisan (1er mai 1955) : AAS 47 (1995), p. 406.
[4] Exhort. ap. Redemptoris custos (15 août 1989) : AAS 82 (1990), pp. 5-34.
[5] Catéchisme de l’Église Catholique, n. 1014.
[6] Méditation en période de pandémie (27 mars 2020) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (31 mars 2020), p. 5.
[7] In Matth. Hom., V, 3 : PG 57, 58.
[8] Homélie (19 mars 1966) : Enseignements de Paul VI, IV (1966), p. 110.
[9] Cf. Livre de la vie, 6, 6-8.
[10] Tous les jours, depuis plus de quarante ans, après les Laudes, je récite une prière à saint Joseph tirée d’un livre français de dévotions des années 1800, de la Congrégation des Religieuses de Jésus et Marie, qui exprime dévotion, confiance et un certain défi à saint Joseph : « Glorieux Patriarche saint Joseph dont la puissance sait rendre possibles les choses impossibles, viens à mon aide en ces moments d’angoisse et de difficulté. Prends sous ta protection les situations si graves et difficiles que je te recommande, afin qu’elles aient une heureuse issue. Mon bien-aimé Père, toute ma confiance est en toi. Qu’il ne soit pas dit que je t’ai invoqué en vain, et puisque tu peux tout auprès de Jésus et de Marie, montre-moi que ta bonté est aussi grande que ton pouvoir. Amen ».
[11] Cf. Dt 4, 31 ; Ps 69, 17 ; 78, 38 ; 86, 5 ; 111, 4 ; 116, 5 ; Jr 31, 20.
[12] Cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nn. 88.288.
[13] Cf. Gn 20,3 ; 28, 12 ; 31, 11.24 ; 40, 8 ; 41, 1-32 ; Nb 12, 6 ; 1S 3, 3-10 ; Dn 2 ; 4 ; Jb 33, 15.
[14] La lapidation était aussi prévue dans ces cas (cf. Dt 22, 20-21).
[15] Cf. Lv 12, 1-8 ; Ex 13, 2.
[16] Cf. Mt 26, 39 ; Mc 14, 36 ; Lc 22, 42.
[17] S. Jean-Paul II, Exhort. ap. Redemptoris custos (15 août 1989), n. 8 : AAS 82 (1990), p. 14.
[18] Homélie de la Sainte Messe avec Béatifications, Villavicencio - Colombie (8 septembre 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 septembre 2017), p. 12 : AAS 109 (2017), p. 1061.
[19] Enchiridion de fide, spe et caritate, 3,11 : PL 40, p. 236.
[20] Cf. Dt 10, 19 ; Ex 22, 20-22 ; Lc 10, 29-37.
[21] Cf. S. Rituum Congreg., Quemadmodum Deus (8 décembre 1870) : AAS (1870-71), p. 194.
[22] Conc. Œcum Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 58.
[23] Catéchisme de l’Église Catholique, nn. 963-970.
[24] Edition originale : Cień Ojca, Warszawa 1977.
[25] Cf. S. Jean-Paul II, Exhort. ap. Redemptoris custos, nn. 7-8 : AAS 82 (1990), pp. 12-16.
[26] Cf. Gn 18, 23-32.
[27] Cf. Ex 17, 8-13 ; 32, 30-35.
[28] Conc. Œcum Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 42.

[29] Cf. 1 Co 11, 1 ; Ph 3, 17 ; 1 Th 1, 6.
[30] Les Confessions, 8, 11, 27 : PL 32, 761 ; 10, 27, 38 : PL 32, 795.

(Librairie Editrice du Vatican)

Homélie de la Fête du Christ-Roi

Le Pape François a centré son homélie sur « les choix de vie et les choix banals » qui s’imposent à toute existence, lors de la messe de remise de la Croix des JMJ, en la Basilique Saint-Pierre, dimanche 22 novembre, solennité du Christ-Roi. Retrouvez son homélie en intégralité.

La page d’Evangile que nous venons d’écouter est la dernière de l’Evangile de Matthieu avant la Passion : avant de nous donner son amour sur la croix, Jésus nous confie ses dernières volontés. Il nous dit que le bien que nous ferons à l’un des plus petits de ses frères – affamés, assoiffés, étrangers, nécessiteux, malades, prisonniers – sera fait à lui (cf. Mt 25, 37-40). Le Seigneur nous remet ainsi la liste des dons qu’il désire pour les noces éternelles avec nous au Ciel. Ce sont les œuvres de miséricorde, qui rendent éternelle notre vie. Chacun d’entre nous peut se demander : est-ce que je les mets en pratique ? Est-ce que je fais quelque chose pour celui qui se trouve dans le besoin ? Ou bien est-ce que je fais seulement du bien aux personnes chères et aux amis ? Est-ce que j’aide quelqu’un qui ne peut pas me le rendre ? Suis-je ami d’une personne pauvre ? Et ainsi de suite, tant de demandes que nous pouvons nous faire. "Moi je suis là", te dit Jésus, "je t’attends là, où tu ne t’imagines pas et où peut-être tu ne voudrais même pas regarder, là dans les pauvres". Moi je suis là, où la pensée dominante, selon laquelle la vie va bien si elle me va, n’y trouve pas intérêt. Je suis là, te dit Jésus à toi aussi, jeune qui cherche à réaliser les rêves de ta vie.

Je suis là, disait Jésus, il y a des siècles, à un jeune soldat. C’était un jeune de dix-huit ans qui n’était pas encore baptisé. Un jour il vit un pauvre qui demandait de l’aide aux gens, mais il n’en recevait pas, parce que « tous passaient outre ». Et ce jeune, « voyant que les autres n’étaient pas émus de compassion, comprit que ce pauvre lui avait été réservé », pour lui. Cependant, il n’avait rien avec lui, seulement son uniforme de service. Il coupa alors son manteau et en donna la moitié au pauvre, en subissant les rires moqueurs de certains aux alentours. La nuit suivante il fit un rêve : il vit Jésus, revêtu de la partie du manteau dont il avait enveloppé le pauvre. Et il l’entendit dire : « Martin, m’a couvert avec ce vêtement » (cf. Sulpicio Severo, Vita Martini, III). Saint Martin était un jeune qui a fait ce rêve par ce qu’il l’avait vécu, même sans le savoir, comme les justes de l’Evangile d’aujourd’hui.

Chers jeunes, chers frères et sœurs, ne renonçons pas aux grands rêves. Ne nous contentons pas de ce qui est dû. Le Seigneur ne veut pas que nous rétrécissions les horizons, il ne nous veut pas garés sur les côtés de la vie, mais en marche vers de grands objectifs, avec joie et audace. Nous ne sommes pas faits pour rêver des vacances ou de la fin de semaine, mais pour réaliser les rêves de Dieu en ce monde. Il nous a rendus capables de rêver afin d’embrasser la beauté de la vie. Et les œuvres de miséricorde sont les plus belles œuvres de la vie. Les œuvres de miséricorde sont vraiment au centre de nos grands rêves. Si tu as des rêves de vraie gloire, non pas la gloire du monde qui va et vient, mais de la gloire de Dieu, telle est la route. Lis le passage de l’Evangile d’aujourd’hui, réfléchis-y. Parce que les œuvres de miséricorde rendent gloire à Dieu plus que tout autre chose. Ecoutez bien ceci : les œuvres de miséricorde rendent gloire à Dieu plus que toute autre chose. A la fin, nous serons jugés sur les œuvres de miséricorde.

Mais d’où part-on pour réaliser des grands rêves ? Des grands choix. L’Evangile aujourd’hui nous parle aussi de cela. En effet, au moment du jugement dernier, le Seigneur se base sur nos choix. Il semble presque ne pas juger : il sépare les brebis des boucs, mais être bons ou mauvais dépend de nous. Il tire seulement les conséquences de nos choix, il les met au jour et les respecte. La vie, alors, est le temps des choix forts, décisifs, éternels. Des choix banals mènent à une vie banale, des grands choix rendent grande la vie. En effet, nous devenons ce que nous choisissons, en bien ou en mal. Si nous choisissons de voler nous devenons des voleurs, si nous choisissons de penser à nous-mêmes nous devenons égoïstes, si nous choisissons de haïr nous devenons colériques, si nous choisissons de passer des heures devant le téléphone portable nous devenons dépendants. Mais si nous choisissons Dieu nous devenons chaque jour plus aimés et si nous choisissons d’aimer nous devenons heureux. C’est ainsi, parce que la beauté des choix dépend de l’amour : n’oubliez pas cela. Jésus sait que si nous vivons fermés et indifférents nous restons paralysés, mais si nous nous dépensons pour les autres, nous devenons libres. Le Seigneur de la vie nous veut pleins de vie et nous donne le secret de la vie : on ne la possède qu’en la donnant. Et cela est une règle de vie : la vie ne se possède, maintenant et éternellement, qu’en la donnant.

Il est vrai qu’il y a des obstacles qui rendent les choix difficiles : souvent la crainte, l’insécurité, les pourquoi sans réponse, beaucoup de pourquoi. Cependant, l’amour demande d’aller au-delà, de ne pas rester accrochés aux pourquoi de la vie en attendant qu’une réponse arrive du Ciel. La réponse est arrivée : c’est le regard du Père qui nous aime et qui nous a envoyé son Fils. Non, l’amour pousse à passer des pourquoi au pour qui, du pourquoi je vis au pour qui je vis, du pourquoi il m’arrive ceci au pour qui puis-je faire du bien. Pour qui ? Non seulement pour moi : la vie est déjà pleine de choix que nous faisons pour nous-mêmes, pour avoir un diplôme d’études, des amis, une maison, pour satisfaire ses propres intérêts, ses propres hobby. Mais nous risquons de passer des années à penser à nous-mêmes sans commencer à aimer. Manzoni a donné un bon conseil : « On devrait penser plus à faire le bien, qu’à se sentir bien : et ainsi on finirait aussi par se sentir mieux » (Les fiancés, chap. XXXVIII).

Mais il n’y a pas que les doutes et les pourquoi qui minent les grands choix généreux, il y a tant d’autres obstacles, tous les jours. Il y a la fièvre de la consommation, qui empoisonne le cœur de choses superflues. Il y a l’obsession du divertissement, qui semble être l’unique voie pour s’évader des problèmes et pourtant il n’est qu’un report du problème. Il y a le fait de se fixer sur ses droits à réclamer, en oubliant le devoir d’aider. Et puis il y a la grande illusion sur l’amour, qui semble être quelque chose à vivre à coup d’émotions, alors qu’aimer est avant tout don, choix et sacrifice. Choisir, surtout aujourd’hui, c’est ne pas se faire domestiquer par l’homologation, c’est ne pas se laisser anesthésier par les mécanismes de la consommation qui désactivent l’originalité, c’est savoir renoncer aux apparence et au paraître. Choisir la vie, c’est lutter contre la mentalité du utiliser-et-jeter et du tout-et-tout-de-suite, pour piloter l’existence vers l’arrivée au Ciel, vers les rêves de Dieu. Choisir la vie c’est vivre, et nous sommes nés pour vivre, et non pour vivoter. Cela, un jeune comme vous l’a déjà dit [le Bienheureux Pier Giorgio Frassati] : « Je veux vivre, non pas vivoter ».

Chaque jour, de nombreux choix se présentent à notre cœur. Je voudrais vous donner un dernier conseil pour vous permettre de bien choisir. Si nous regardons au dedans de nous, nous voyons que souvent deux questions différentes surgissent en nous. L’une est : qu’est-ce que j’ai envie de faire ? C’est une question qui souvent trompe, parce qu’elle insinue que l’important c’est de penser à soi-même et de satisfaire toutes les envies et les pulsions qui viennent. Mais la question que l’Esprit Saint suggère au cœur en est une autre : non pas de quoi tu as envie ? mais qu’est ce qui te fait du bien ? C’est ici que se trouve le choix quotidien, qu’est-ce que j’ai envie de faire ou qu’est ce qui me fait du bien ? De cette recherche intérieure, peuvent naître des choix banals ou des choix de vie, cela dépend de nous. Regardons Jésus, demandons-lui le courage de choisir ce qui nous fait du bien, pour cheminer à sa suite, dans la voie de l’amour. Et trouver la joie. Pour vivre et non vivoter.

Dimanche 15 novembre 2020

Le 33ème dimanche dimanche du Temps Ordinaire, est célébrée la Journée mondiale des pauvres, instituée il y a quatre ans par le Pape François. Il célèbre la messe en la basilique Saint-Pierre, à 10h, en présence d’une centaine de personnes, représentant les pauvres du monde entier, en raison de la pandémie. A cette occasion, le Saint-Père a adressé un message, "Tends ta main aux pauvres", aux catholiques et à tous les hommes de bonne volonté. Nous vous proposons de le découvrir.

« Tends ta main au pauvre » (Si 7, 32). La sagesse antique a fait de ces mots comme un code sacré à suivre dans la vie. Ils résonnent encore aujourd’hui, avec tout leur poids de signification, pour nous aider, nous aussi, à concentrer notre regard sur l’essentiel et à surmonter les barrières de l’indifférence. La pauvreté prend toujours des visages différents qui demandent une attention à chaque condition particulière : dans chacune d’elles, nous pouvons rencontrer le Seigneur Jésus qui a révélé sa présence dans ses frères les plus faibles (cf. Mt 25, 40).

1. Prenons entre les mains le texte du Livre de Ben Sira, un des livres de l’Ancien Testament. Nous y trouvons les paroles d’un maître de sagesse qui a vécu environ deux cents ans avant le Christ. Il était en recherche de la sagesse, celle qui rend les hommes meilleurs et capables de scruter à fond les événements de la vie. Il le faisait à un moment de dure épreuve pour le peuple d’Israël, un temps de douleur, de deuil et de misère, à cause de la domination de puissances étrangères. Étant un homme de grande foi, enraciné dans les traditions des pères, sa première pensée était de s’adresser à Dieu pour lui demander le don de la sagesse. Et l’aide du Seigneur ne lui manqua pas.

Dès les premières pages, le Livre de Ben Sira donne des conseils sur de nombreuses situations concrètes de la vie, et la pauvreté en est une. Il insiste sur le fait que, dans le besoin, il faut avoir confiance en Dieu : « Ne t’agite pas à l’heure de l’adversité. Attache-toi au Seigneur, ne l’abandonne pas, afin d’être comblé dans tes derniers jours. Toutes les adversités, accepte-les ; dans les revers de ta pauvre vie, sois patient ; car l’or est vérifié par le feu, et les hommes agréables à Dieu par le creuset de l’humiliation. Dans les maladies comme dans le dénuement, aie foi en lui. Mets ta confiance en lui, et il te viendra en aide ; rends tes chemins droits, et mets en lui ton espérance. Vous qui craignez le Seigneur, comptez sur sa miséricorde, ne vous écartez pas du chemin, de peur de tomber. » (2, 2-7).

2. Page après page, nous découvrons un précieux recueil de suggestions sur la façon d’agir à la lumière d’une relation intime avec Dieu, créateur et amant de sa création, juste et providentiel envers tous ses enfants. La référence constante à Dieu, cependant, n’empêche pas de regarder l’homme concret, bien au contraire, les deux choses sont étroitement liées.

Ceci est clairement démontré par l’extrait biblique dont le titre de ce Message est tiré (cf. 7, 29-36). La prière à Dieu et la solidarité avec les pauvres et les souffrants sont inséparables. Pour célébrer un culte qui soit agréable au Seigneur, il est nécessaire de reconnaître que toute personne, même la plus indigente et la plus méprisée, porte l’image de Dieu imprimée en elle. De cette attention découle le don de la bénédiction divine, attirée par la générosité pratiquée à l’égard du pauvre. Par conséquent, le temps consacré à la prière ne peut jamais devenir un alibi pour négliger le prochain en difficulté. Le contraire est vrai : la bénédiction du Seigneur descend sur nous et la prière atteint son but quand elles sont accompagnées par le service aux pauvres.

3. Cet antique enseignement est combien actuel pour chacun de nous ! En effet, la parole de Dieu dépasse l’espace, le temps, les religions et les cultures. La générosité qui soutient le faible, console l’affligé, apaise les souffrances, restitue la dignité à ceux qui en sont privés, est en fait la condition d’une vie pleinement humaine. Le choix de consacrer une attention aux pauvres, à leurs nombreux et divers besoins, ne peut être conditionné seulement par le temps disponible ou par des intérêts privés, ni par des projets pastoraux ou sociaux désincarnés. On ne peut étouffer la force de la grâce de Dieu par la tendance narcissique de toujours se mettre à la première place.

Avoir le regard tourné vers le pauvre est difficile, mais plus que jamais nécessaire pour donner à notre vie personnelle et sociale la bonne direction. Il ne s’agit pas d’exprimer beaucoup de paroles, mais plutôt d’engager concrètement la vie, animée par la charité divine. Chaque année, avec la Journée Mondiale des Pauvres, je reviens sur cette réalité fondamentale pour la vie de l’Église, parce que les pauvres sont et seront toujours avec nous (cf. Jn 12, 8) pour nous aider à accueillir la présence du Christ dans l’espace du quotidien.

4. Chaque rencontre avec une personne en situation de pauvreté nous provoque et nous interroge. Comment pouvons-nous contribuer à éliminer ou, du moins, à soulager sa marginalisation et sa souffrance ? Comment pouvons-nous l’aider dans sa pauvreté spirituelle ? La communauté chrétienne est appelée à s’impliquer dans cette expérience de partage, sachant qu’il ne lui est pas permis de la déléguer à qui que ce soit. Et pour être un soutien aux pauvres, il est fondamental de vivre personnellement la pauvreté évangélique. Nous ne pouvons pas nous sentir "bien" quand un membre de la famille humaine est relégué dans les coulisses et devient une ombre. Le cri silencieux des nombreux pauvres doit trouver le peuple de Dieu en première ligne, toujours et partout, afin de leur donner une voix, de les défendre et de se solidariser avec eux devant tant d’hypocrisie et devant tant de promesses non tenues, pour les inviter à participer à la vie de la communauté.

Il est vrai que l’Église n’a pas de solutions globales à proposer, mais elle offre, avec la grâce du Christ, son témoignage et ses gestes de partage. Elle se sent en outre le devoir de présenter les instances de ceux qui n’ont pas le nécessaire pour vivre. Rappeler à tous la grande valeur du bien commun est, pour le peuple chrétien, un engagement de vie qui se réalise dans la tentative de n’oublier aucun de ceux dont l’humanité est violée dans ses besoins fondamentaux.

5. Tendre la main fait découvrir, avant tout à celui qui le fait, qu’existe en nous la capacité d’accomplir des gestes qui donnent un sens à la vie. Que de mains tendues pouvons-nous voir tous les jours ! Malheureusement, il arrive de plus en plus souvent que la hâte entraîne dans un tourbillon d’indifférence, au point que l’on ne sait plus reconnaître tout le bien qui se fait quotidiennement, en silence et avec grande générosité. C’est souvent lorsque surviennent des événements qui bouleversent le cours de notre vie que nos yeux deviennent capables de voir la bonté des saints "de la porte d’à côté", « de ceux qui vivent proches de nous et sont un reflet de la présence de Dieu » (Exhort. ap. Gaudete et Exultate, n. 7), mais dont personne ne parle. Les mauvaises nouvelles abondent sur les pages des journaux, sur les sites internet et sur les écrans de télévision, au point de laisser croire que le mal règne en maître. Pourtant il n’en est pas ainsi. Certes, la méchanceté et la violence, l’abus et la corruption ne manquent pas, mais la vie est tissée d’actes de respect et de générosité qui, non seulement compensent le mal, mais poussent à aller au-delà et à être remplis d’espérance.

6. Tendre la main est un signe : un signe qui rappelle immédiatement la proximité, la solidarité, l’amour. En ces mois où le monde entier a été submergé par un virus qui a apporté douleur et mort, détresse et égarement, combien de mains tendues nous avons pu voir ! La main tendue du médecin qui se soucie de chaque patient en essayant de trouver le bon remède. La main tendue de l’infirmière et de l’infirmier qui, bien au-delà de leurs horaires de travail, sont restés pour soigner les malades. La main tendue de ceux qui travaillent dans l’administration et procurent les moyens de sauver le plus de vies possibles. La main tendue du pharmacien exposé à tant de demandes dans un contact risqué avec les gens. La main tendue du prêtre qui bénit avec le déchirement au cœur. La main tendue du bénévole qui secourt ceux qui vivent dans la rue et qui, en plus de ne pas avoir un toit, n’ont rien à manger. La main tendue des hommes et des femmes qui travaillent pour offrir des services essentiels et la sécurité. Et combien d’autres mains tendues que nous pourrions décrire jusqu’à en composer une litanie des œuvres de bien. Toutes ces mains ont défié la contagion et la peur pour apporter soutien et consolation.

7. Cette pandémie est arrivée à l’improviste et nous a pris au dépourvu, laissant un grand sentiment de désorientation et d’impuissance. Cependant, la main tendue aux pauvres ne vient pas à l’improviste. Elle témoigne de la manière dont on se prépare à reconnaître le pauvre afin de le soutenir dans les temps de nécessité. On n’improvise pas les instruments de miséricorde. Un entraînement quotidien est nécessaire, à partir d’une prise de conscience que nous, les premiers, avons combien besoin d’une main tendue vers nous.

Ce moment que nous vivons a mis en crise beaucoup de certitudes. Nous nous sentons plus pauvres et plus faibles parce que nous avons fait l’expérience de la limite et de la restriction de la liberté. La perte du travail, des relations affectives les plus chères, comme l’absence des relations interpersonnelles habituelles, a tout d’un coup ouvert des horizons que nous n’étions plus habitués à observer. Nos richesses spirituelles et matérielles ont été remises en question et nous avons découvert que nous avions peur. Enfermés dans le silence de nos maisons, nous avons redécouvert l’importance de la simplicité et d’avoir le regard fixé sur l’essentiel. Nous avons mûri l’exigence d’une nouvelle fraternité, capable d’entraide et d’estime réciproque. C’est un temps favorable pour « reprendre conscience que nous avons besoin les uns des autres, que nous avons une responsabilité vis-à-vis des autres et du monde […]. Depuis trop longtemps, déjà, nous avons été dans la dégradation morale, en nous moquant de l’éthique, de la bonté, de la foi, de l’honnêteté. […] Cette destruction de tout fondement de la vie sociale finit par nous opposer les uns aux autres, chacun cherchant à préserver ses propres intérêts ; elle provoque l’émergence de nouvelles formes de violence et de cruauté, et empêche le développement d’une vraie culture de protection de l’environnement » (Lett. enc. Laudato Si’, n. 229). En somme, les graves crises économiques, financières et politiques ne cesseront pas tant que nous laisserons en état de veille la responsabilité que chacun doit sentir envers le prochain et chaque personne.

8. « Tends la main au pauvre », est donc une invitation à la responsabilité comme engagement direct de quiconque se sent participant du même sort. C’est une incitation à prendre en charge le poids des plus faibles, comme le rappelle saint Paul : « Mettez-vous, par amour au service les uns des autres. Car toute la Loi est accomplie dans l’unique parole que voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. (…) Portez les fardeaux des uns les autres » (Ga 5,13-14 ; 6,2). L’Apôtre enseigne que la liberté qui nous a été donnée par la mort et la résurrection de Jésus Christ est pour chacun de nous une responsabilité pour se mettre au service des autres, surtout des plus faibles. Il ne s’agit pas d’une exhortation facultative, mais d’une condition de l’authenticité de la foi que nous professons.

Le Livre de Ben Sira vient une fois de plus à notre aide : il suggère des actions concrètes pour soutenir les plus faibles et il utilise également quelques images suggestives. Tout d’abord, il prend en considération la faiblesse de ceux qui sont tristes : « Ne te détourne pas ceux qui pleurent » (7, 34). La période de la pandémie nous a obligés à un isolement forcé, nous empêchant même de pouvoir consoler et d’être près d’amis et de connaissances affligés par la perte de leurs proches. Et l’auteur sacré affirme encore : « N’hésite pas à visiter un malade » (7, 35). Nous avons fait l’expérience de l’impossibilité d’être aux côtés de ceux qui souffrent, et en même temps, nous avons pris conscience de la fragilité de notre existence. En somme, la Parole de Dieu ne nous laisse jamais tranquilles, elle continue à nous stimuler au bien.

9. « Tends la main au pauvre » fait ressortir, par contraste, l’attitude de ceux qui tiennent leurs mains dans leurs poches et ne se laissent pas émouvoir par la pauvreté, dont ils sont souvent complices. L’indifférence et le cynisme sont leur nourriture quotidienne. Quelle différence par rapport aux mains généreuses que nous avons décrites ! Il y a, en effet, des mains tendues qui touchent rapidement le clavier d’un ordinateur pour déplacer des sommes d’argent d’une partie du monde à l’autre, décrétant la richesse des oligarchies et la misère de multitudes ou la faillite de nations entières. Il y a des mains tendues pour accumuler de l’argent par la vente d’armes que d’autres mains, même celles d’enfants, utiliseront pour semer la mort et la pauvreté. Il y a des mains tendues qui, dans l’ombre, échangent des doses de mort pour s’enrichir et vivre dans le luxe et le désordre éphémère. Il y a des mains tendues qui, en sous-main, échangent des faveurs illégales contre un gain facile et corrompu. Et il y a aussi des mains tendues de ceux qui, dans l’hypocrisie bienveillante, portent des lois qu’eux-mêmes n’observent pas.

Dans ce panorama, « les exclus continuent à attendre. Pour pouvoir soutenir un style de vie qui exclut les autres, ou pour pouvoir s’enthousiasmer avec cet idéal égoïste, on a développé une mondialisation de l’indifférence. Presque sans nous en apercevoir, nous devenons incapables d’éprouver de la compassion devant le cri de douleur des autres, nous ne pleurons plus devant le drame des autres, leur prêter attention ne nous intéresse pas, comme si tout nous était une responsabilité étrangère qui n’est pas de notre ressort. » (Exhort. ap. Evangelii Gaudium, n. 54). Nous ne pourrons pas être heureux tant que ces mains qui sèment la mort ne seront pas transformées en instruments de justice et de paix pour le monde entier.

10. « Quoi que tu fasses, souviens-toi que ta vie a une fin » (Si 7, 36). C’est l’expression par laquelle le Livre de Ben Sira conclut sa réflexion. Le texte se prête à une double interprétation. La première fait ressortir que nous devons toujours garder à l’esprit la fin de notre existence. Se souvenir du destin commun peut aider à mener une vie sous le signe de l’attention à ceux qui sont les plus pauvres et qui n’ont pas eu les mêmes possibilités que nous. Il y a aussi une deuxième interprétation, qui souligne plutôt le but vers lequel chacun tend. C’est la fin de notre vie qui demande un projet à réaliser et un chemin à accomplir sans se lasser. Or, le but de chacune de nos actions ne peut être autre que l’amour. Tel est le but vers lequel nous nous dirigeons, et rien ne doit nous en détourner. Cet amour est partage, dévouement et service, mais il commence par la découverte que nous sommes les premiers aimés et éveillés à l’amour. Cette fin apparaît au moment où l’enfant rencontre le sourire de sa mère et se sent aimé par le fait même d’exister. Même un sourire que nous partageons avec le pauvre est source d’amour et permet de vivre dans la joie. Que la main tendue, alors, puisse toujours s’enrichir du sourire de celui qui ne fait pas peser sa présence et l’aide qu’il offre, mais ne se réjouit que de vivre à la manière des disciples du Christ.

Que sur ce chemin quotidien de rencontre avec les pauvres nous accompagne la Mère de Dieu, qui plus que tout autre est la Mère des pauvres. La Vierge Marie connaît de près les difficultés et les souffrances de ceux qui sont marginalisés, parce qu’elle-même s’est trouvée à donner naissance au Fils de Dieu dans une étable. Sous la menace d’Hérode, avec Joseph son époux et l’Enfant Jésus, ils se sont enfuis dans un autre pays, et la condition de réfugié a marqué, pendant quelques années, la Sainte Famille. Puisse la prière à la Mère des pauvres rassembler ses enfants favoris et tous ceux qui les servent au nom du Christ. Que la prière transforme la main tendue en une étreinte de partage et de fraternité retrouvée.

Donné à Rome, Saint Jean du Latran, le 13 juin 2020, mémoire liturgique de saint Antoine de Padoue, huitième année de mon Pontificat.

Pape François



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