Eglise catholique de Martinique
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        Entretien avec Mgr David Macaire

Entretien avec Mgr David Macaire

En cette année jubilaire de la Miséricorde, Mgr David Macaire a bien voulu répondre à nos questions après la demande de prier la Neuvaine pour la guérison des blessures de l’esclavage qu’il a adressée aux fidèles de son diocèse et à tous les hommes de bonne volonté en vue d’une "réconciliation réparatrice". Cet entretien est également disponible dans la revue Eglise en Martinique, n° 524, du 22 Mai 2016, avec le texte de la Neuvaine.


Monseigneur, pourquoi avez-vous souhaité proposer cette neuvaine de prière pour « la guérison des blessures de l’esclavage » ?

Mgr David Macaire : Pour plusieurs raisons : Tout d’abord, c’est le grand Jubilé de la Miséricorde, voulu par le Pape François. Les gens sont contents ! J’ai appelé, et cela a eu beaucoup d’échos, à une grande et vraie réconciliation des différentes composantes de notre société. On ne pouvait passer à côté de ce « 22 Mé » là ! Ensuite, dès mon arrivée, j’ai senti, peut-être grâce au recul que m’ont donné mes années de mission dans l’hexagone, que le sujet n’était pas clos chez nous. Plus positivement, j’ai eu l’impression que le moment était venu d’aborder ce thème sous l’angle de la réconciliation. Enfin, je ne suis pas le seul à avoir « senti » ce moment. Alors qu’on s’apprête à célébrer ce 22 Mai, la question de la guérison des blessures est évoquée de plus en plus, sous différents angles.

Pourquoi l’Eglise s’intéresse-t-elle à ce sujet ?

Mgr David Macaire : Mais l’Eglise s’est toujours intéressée au sujet ! Et bien avant l’époque contemporaine. Il y a eu des chrétiens propriétaires d’esclaves, mais jamais les papes n’ont officiellement autorisé et justifié l’esclavage. Pendant et après l’esclavage, les Eglises chrétiennes de tout le continent américain ont été quasiment les seules institutions à prendre en charge, éduquer, soigner, émanciper les esclaves et leurs descendants. C’est pour cela que les peuples ont fait corps avec leurs Eglises.

Combien de religieux et de religieuses ont donné leur vie pour cela !? J’en ai moi-même connu. Je trouve d’ailleurs dommage que l’on ignore, dans l’Histoire officielle, le courant anti-esclavagiste qui a existé dans l’Eglise tout au long de la traite négrière, c’est-à-dire dès le début. Et qui a porté des fruits. En 2012, en publiant la biographie du Père Gaston Jean-Michel, avec l’historien Gilles Danroc (op), nous avons tenu à faire mémoire des hommes et des femmes d’Eglise qui ont su se montrer « anti système », au prix d’âpres combats, parfois au prix de leur vie.

Et maintenant ?

Mgr David Macaire : Le sujet reste important. En tant que chrétiens, nous devons nourrir la réflexion. En effet, l’idée de se relever des ténèbres est au centre du message de la Révélation Chrétienne. On peut même dire que le pardon dans la justice et la vérité est le fondement de l’Evangile de Jésus. C’est donc un enjeu majeur pour notre mission évangélisatrice : pour construire la Civilisation de l’Amour aux Antilles, l’Eglise ne peut ignorer la question de l’esclavage ; au contraire, elle doit être partie prenante du travail sur ce thème.

De plus, le sujet reste, malheureusement, très actuel. Il nous faut nous lier avec toutes les forces de l’humanité qui luttent pour une libération de toutes les formes d’esclavages qui persistent. A ce titre, la conférence mondiale organisée en 2001 par l’ONU à Durban en Afrique du Sud reste un modèle de réconciliation non violente.

Justement, vous appelez dans la prière de la neuvaine à une « réconciliation réparatrice ». Qu’entendez-vous par là ?

Mgr David Macaire : Cela signifie qu’il ne faut pas chercher une réconciliation « facile », une tape dans le dos qui s’affranchirait d’un véritable geste réparateur. Le pardon déjà acquis par le sacrifice de Jésus sur la Croix ne nous dispense pas d’un certain effort, d’un examen de conscience communautaire, qui nous pousse, nous aussi, à faire la vérité et à rétablir la justice.

Par contre, il y a une façon simpliste, voire raciste, de poser le problème, qui ne peut qu’augmenter les haines et stigmatiser une partie du peuple. Cela me semble être une erreur et une faute : une erreur (un raccourci) historique et une faute morale. On ne doit rien ignorer de l’enchevêtrement des dominations et des mépris accumulés dans notre histoire. Mais à la violence de l’esclavage, on ne saurait répondre par une quelconque violence, faite de haine, d’exaction ou de vengeance. Au nom de l’Evangile, je m’oppose à tout germe supplémentaire de division dans notre société.
La méthode spirituelle que j’ai proposée pour ce Jubilé de la Miséricorde est la suivante : « que chacun parcourt ce chemin spirituel qui consiste à détacher les yeux de son cœur de sa propre blessure pour considérer la fracture de l’autre. Un chemin qui signifie concrètement de consentir à ne pas recuire indéfiniment sa propre souffrance » (Eglise en Martinique N°512, Déc 2015). Chacun devrait faire ce chemin.

Concrètement, que faut-il faire selon vous ?

Mgr David Macaire : La prière sera un moyen puissant de la Justice et de la Vérité, en lien avec les gestes privés, les œuvres et les actions publiques concertées. Pour obtenir la Paix, il nous faudra poursuivre un travail historique non partisan, se méfier de tout révisionnisme et de toute lecture idéologique de l’Histoire.

De plus, cette problématique, si elle s’exprime aujourd’hui en des termes nouveaux, n’est pas nouvelle. Des actes ont déjà été posés. Il convient donc d’analyser honnêtement ce qui a été fait et ce qui reste à faire. Il y a des collectifs et des associations qui prennent des initiatives d’envergure. Il y a surtout, et c’est peut-être le plus important, des milliers de petites initiatives quotidiennes qui, sans être spectaculaires et médiatiques, témoignent de la volonté des gens de se rapprocher, de construire des projets communs et de partager une vision positive de l’avenir. Tout cela me semble aller dans le bon sens.

La Loi Taubira a défini l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Cela veut-il dire qu’il s’agit d’une faute irréparable ? Qu’il n’y a pas de solutions ?

Mgr David Macaire : Nous ne sommes quand même pas le premier peuple à devoir vivre après un tel crime ! L’exemple à ne pas suivre est celui de l’après-guerre de 1914-1918. La mauvaise gestion de la mémoire souffrante de la France et de l’Allemagne a directement produit la guerre de 1939-1945. Des millions de morts dans le cycle de la vengeance. Il a fallu des initiatives comme les rencontres de jeunes Français et Allemands à Taizé, des gestes politiques et la construction de l’Europe par des hommes politiques chrétiens pour sortir de l’esclavage moderne, celui de la haine…

En tout cas, Loi ou pas loi, la traite négrière est une faute irréparable en soi : on ne pourra pas retourner en arrière. Il nous faut aller de l’avant. C’est précisément ce pourquoi j’appelle à une réconciliation réparatrice.

La dimension réparatrice est nécessaire car un mal réel a été fait aux esclaves avec des conséquences visibles pour tous aujourd’hui encore : les fractures sociales, la pauvreté, les complexes raciaux ou les dégâts moraux et spirituels dans les âmes de tous. On ne peut pas dire que rien n’a été fait jusqu’à aujourd’hui, mais des politiques volontaristes doivent encore s’engager, non par bienfaisance mais en justice, pour aider à compenser au mieux les dégâts bien réels de l’esclavage. Il ne m’appartient pas de discuter ou même de proposer les modalités pratiques (soutien de projets, aide au développement, mémoriaux, musées, etc.), mais c’est en raison de ces éléments concrets que la réconciliation sera réparatrice.

Cela dit, la dimension réconciliatrice est plus importante : les projets ont essentiellement une visée spirituelle et morale. N’oublions pas ce que nous redit avec insistance un philosophe croyant, Paul Ricœur : Ma liberté veut que l’autre soit libre. Une liberté qui aime l’autre, rien à voir avec la médiocre liberté de choix de l’hyper-libéralisme qui ne crée que de l’égoïsme. C’est pour cela que, sans gestes et paroles de réconciliation, il n’y aura jamais de réelle unité.

Et j’ose dire qu’il n’y aura ni justice ni paix, sans la foi en Jésus Christ qui nous demande d’aimer comme Il nous a aimés, de dépasser nos blessures, de nous aimer jusqu’à la Croix pour ressusciter dès cette vie par un amour plus fort que la mort : « Sur la Croix, dit saint Paul, Il a tué la haine et détruit le mur qui séparait les deux peuples » (Ep 2, 14-15). Je suis persuadé que cette prophétie s’adresse aussi à nos peuples.

Merci Monseigneur.

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