Eglise catholique de Martinique
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Mgr David Macaire et la famille

Il y a quelques mois, Mgr David Macaire a accordé à une revue locale, bimestrielle et traitant de la famille antillaise, une interview consacrée en partie à la famille et aux difficultés auxquelles elle est confrontée aujourd’hui. Nous vous proposons de retrouver les réponses argumentées qu’il a apportées à toutes les questions qui lui ont été posées et qui ont le mérite de clarifier la position de l’Église catholique sur ces sujets de société au cœur de l’actualité en Martinique, mais aussi dans de nombreux pays du monde.


« [...] 11 Parlons de la famille. Que représente-t-elle pour l’Église catholique aujourd’hui ?

Le rapport entre l’Église catholique et la famille est plus que jamais central. Du point de vue théologique, donc de Dieu, la famille est au centre. Et plus encore le couple homme-femme, au centre de l’équilibre focal de chacun d’entre nous, de la société, de l’Humanité tout entière. Le couple homme-femme qui s’unit spirituellement et charnellement, l’union sexuelle, le mariage qui est pour l’Église un acte de don de soi total, est le point focal de l’univers. C’est théologique. Mais peut-on encore dire ça aujourd’hui ? J’ai été aumônier de jeunes pendant une vingtaine d’années, je le suis encore puisque je suis engagé dans une école (je vais rendre visite aux jeunes, au foyer de l’Espérance, qui s’appelle maintenant l’École de Jean-Paul II). Quand on interroge des jeunes sur ce qui est le plus important pour eux, y compris à l’Espérance pour des jeunes qui ont des familles explosées parfois, ni traditionnelles, ni équilibrantes, ici comme en France, tous répondent : « ma famille ». Je leur dis : « Présente-moi ta famille ». Ils parlent de leur père qu’ils n’ont parfois jamais connu, de leur beau-père, parfois « mon père et ma mère, mes frères et sœurs », la famille « traditionnelle ». Et parfois, c’est aussi : « Mon père et ma mère viennent de se séparer parce que ma mère était enceinte d’un autre homme ». C’est un cas réel. Il n’empêche que la première réponse de ces jeunes c’est : « le plus important c’est ma famille ».
Autre chose : j’ai travaillé un peu dans les rues, allant à la rencontre de sans domicile fixe. Les trois quarts d’entre eux vivaient un drame familial avant un drame social. La séparation des parents, un divorce, un changement familial. L’explosion familiale en est à l’origine dans 90% des cas. La famille est le centre.

12 Pour quelles raisons selon vous ?

La famille c’est le lieu où on est accueilli gratuitement. C’est le lieu, jusqu’à aujourd’hui, où on a droit à l’erreur. Vous avez des enfants qui sont en CM2, qui ont mal réussi leurs devoirs de mathématiques de la semaine et qui sont désespérés parce qu’on leur a expliqué qu’ils ne passeront peut-être pas en 6e, qu’ils auront des lacunes, qu’ils n’auront pas leur bac, et qu’à la fin ils n’auront pas de travail. Ils n’ont pas droit à l’erreur. En amour non plus. La famille est censée être le lieu où je suis accepté et aimé pour moi-même, comme je suis. Il y a une sorte de bénédiction dans la vie familiale que personne ne peut nous enlever. Il n’y a que la famille qui puisse porter ce message.

13 Quel est le message de l’Eglise catholique à la famille ? Et le vôtre en Martinique ?

Il y a la réalité naturelle de la famille et de sa construction. Qu’on soit Lapon, Esquimau ou Martiniquais, c’est la même chose. Notre famille souffre de blessures, mais elle a des richesses aussi. Si elle n’était pas forte, on serait depuis longtemps dans une situation d’émeute ou de révolution en Martinique. C’est la famille qui maintient tant qu’elle le peut le jeune qui est en difficulté, la personne âgée qui vit seule. Même si ça devient plus compliqué avec la drogue.
Je me rappelle une lettre de Jean-Paul II aux familles. Il évoquait leur rôle. C’est le rôle qu’avaient les religieuses ou les Pères il y a quelques années : s’occuper des personnes handicapées par exemple. L’État, les pouvoirs publics, essaient de s’occuper des plus pauvres, des plus faibles, des plus défavorisés, des personnes isolées, avec de la bonne volonté, surtout en France. Mais si la famille ne le faisait pas et laissait l’État visiter le malade, le prisonnier, l’étranger, que serait notre société ?
À Paris, on dit qu’une personne sur deux vit seule. Ça ne veut pas dire sans famille non plus. Mais elle peut être lointaine. En Martinique, ça marche, malgré les difficultés. La famille est très forte. Elle est au centre de notre culture. Par contre, elle est aussi le lieu de violences parce que nous ignorons la dimension affective. On va s’énerver, se mettre en colère, éprouver des jalousies. On ne va pas toujours repérer ce qui relève de notre affectivité. On va se justifier lorsqu’on aura un sentiment, la jalousie par exemple, rejeter la faute sur l’autre. On va l’accuser. Alors qu’en fait, ça vient aussi de mon affectivité, de mes passions que je n’ai pas su maîtriser.

14 C’est préoccupant ?

Les familles sont mises en danger chez nous par ces passions de plus en plus lâchées. Les hommes d’abord, qui brisent parfois leur famille par leur absence, parce qu’ils ont d’autres femmes. Pas tous, Dieu merci. Il y a de très bons pères de famille. Les femmes, pour d’autres raisons, parfois les mêmes, ou les cancans, les jalousies, les histoires. Les enfants aussi, à tout âge, par leurs déviances diverses. La famille, pourtant si forte, est profondément affectée par cela. Chez nous, cette blessure affective vient du manque d’éducation affective, de l’esclavage aussi. Elle peut encore s’expliquer par des pratiques occultes, des blessures lointaines, qu’on n’a pas guéries par l’amour et l’affection.

15 Que dire de la famille monoparentale, avec notamment la femme, la mère, notre société matriarcale...

Avant, dans la famille monoparentale, la maman, qui était seule, confiait son enfant ou l’élevait avec le clan familial : les sœurs, les tantes, la mère surtout. Je lisais l’étude d’une amie psychologue sur l’éveil du sentiment maternel chez la femme enceinte, avec des personnes seules ou des femmes ayant un compagnon ou époux. Une comparaison entre les Antilles et la Métropole. On avait découvert que chez la femme antillaise, lorsque le sentiment maternel ne s’éveille pas à travers le regard de l’époux, il s’éveille à travers le regard de la famille proche : sœurs, mère, tantes, qui vont suppléer le regard de l’époux qui manque. Je pense que ça demeure. Je le vois avec les personnes que j’accompagne, quand elles sont filles mères. Ce n’est pas toujours un moment très joyeux mais en même temps ça l’est, l’arrivée d’un enfant. C’est toujours un peu une joie. On voit bien les copines autour qui se mobilisent pour protéger la mère et son enfant.
En Europe, dans la famille monoparentale, la mère est le plus souvent seule. C’est donc très compliqué. Ici, sociologiquement, elle est monoparentale mais autour il y a les mamans, les taties, les grands-mères, et même les amies qui vont constituer le clan familial.

16 C’est donc une force...

C’est une force sociale, familiale même. C’est une spécificité par rapport à ce que j’ai connu en Métropole. Pour les divorcés aussi, avec la garde alternée, on voit bien se constituer cet esprit familial. On connaît cela depuis longtemps du fait que les femmes esclaves élevaient leurs enfants parfois seules parce que l’époux esclave fuyait ou était vendu. On disait : « beaucoup de baptêmes et peu de mariages ». Les mères sont seules. Le père parti, pas là, ou qui pouvait être le colon. Il y a donc cette habitude de mono relation avec la mère.

17 Les fidèles sont-ils conscients de ce rôle capital de la famille que vous décrivez ?

Plus que jamais ! Parce qu’on est dans une période postmoderne. Le rêve d’une certaine modernité, de réussite sociale, professionnelle, on en est revenu. Le couple amoureux, que j’aime beaucoup mais sur qui j’ai parfois des doutes, ne tient pas lorsqu’il est fondé uniquement sur l’amour. Je crois beaucoup plus au couple à la fois amoureux, fraternel, amical. On se marie parce qu’on a un grand amour, mais pas parce qu’on a un petit ami. Dans le grand amour, il doit y avoir un grand ami aussi.

18 Ça veut dire qu’il faut de la complicité ?

De la volonté en fait, quelque chose qui est construit. Aimer c’est vouloir aimer. On se rend compte du mirage de la modernité, d’une grande liberté. Par exemple, la liberté sexuelle n’a pas conduit au bonheur de l’homme, de la femme, ni à celui de l’enfant. Ça ne veut pas dire qu’il faut revenir à une époque plus rigoriste. Mais on sent bien qu’il y a des valeurs stables sur lesquelles il faut s’appuyer. Dans l’éducation, l’autorité par exemple. On parle du retour du service militaire. Je crois que la valeur fondamentale sur laquelle les hommes vont vouloir revenir, c’est la famille. Si on parle d’écologie par exemple, en famille, on partage davantage, on dépense moins, on n’a qu’un seul frigo. Si on est tous éclatés, on va beaucoup plus consommer. On sent bien que la famille est en opposition avec la société de consommation. On est dans la postmodernité.
On a besoin de relations stables. Qu’est-ce qui est stable finalement ? Quand je vais mal, le lieu de la gratuité où on m’aime, c’est la famille. Mes amis peuvent être des gens intéressés avec qui je rigole. Mais quand je n’ai plus d’argent, qu’est-ce que je deviens ? Et si mon mari ou ma femme s’en va, ne serai-je pas moins intéressant pour mes amis ? Le clan, qui pourrait prendre la place de la famille, est un rêve d’adolescence. Mais quand on grandit, on revient vers la famille.

19 L’enfant est-il le ciment qui rend le couple solide ?

Non, il ne peut pas l’être parce que c’est un ciment instable. Je préviens les couples du danger d’être des collègues parentaux. Ça ne marche pas. L’enfant peut être une force extraordinaire. Mais il peut être aussi un danger, une illusion. L’enfant peut même être un empêcheur d’aimer. Le bébé qui est malade, ou l’adolescent qui pique sa crise contre le père ou la mère, risque de diviser. Il faut être prudent par rapport au réflexe de l’enfant.
Le rempart principal, c’est le GBS, le gros bon sens. Le bon sens du couple qui n’essaie pas d’accomplir un rêve qu’on a vu dans un feuilleton américain, cet amour love love love et bisous dans le cou. Ni l’enfant qu’on va montrer sur Whatsapp, comme sa petite famille. Tout ça peut être bien aussi, attention. Mais ça peut rester très virtuel.
Le vrai ciment d’un couple, d’une famille, c’est le dialogue, la communication. Une communication intelligente où l’autre, l’époux, l’épouse, l’enfant, pourra me dire des choses, me renvoyer à moi-même des choses pas agréables. Mais aussi de bonnes choses.

20 Quel est le message de l’Eglise concernant l’enfant ?

L’enfant est un cadeau quelles que soient les conditions de sa naissance. Il est toujours une grâce. Lorsqu’il n’est pas accepté, c’est de toute façon un drame. Maintenant ou après. L’enfant est un cadeau, un don. Il faut l’accueillir avec intelligence. Ce n’est pas magique non plus. L’enfant-roi tue l’enfant. Les enfants-rois sont-ils plus heureux ? Je prends un exemple qui n’est pas dans les écritures. Dans Harry Potter, Dudley, le cousin d ’Harry, Dudley, enfant-roi par excellence, est-il plus heureux qu’Harry lui-même ? Dudley, accueilli avec amour par ses parents mais qui finit par être orphelin. L’enfant gâté, qui a les jeux électroniques à la mode, est-il plus heureux ? À l’inverse, celui qui a moins de choses est-il plus malheureux ? Je ne le crois pas. Il ne faut pas tomber dans ce danger-là. La seule chose qui sauve c’est l’amour.

21 Le mariage est-il incontournable quand on parle de famille ?

Oui ! Mais doit-on condamner ceux qui ne sont pas mariés, surtout du point de vue de l’Évêque ? Non. Je vous lis une formule de la charte de la famille que je prépare : « L’union simple et stable entre un homme et une femme qui vivent ensemble, se soutiennent et éduquent ensemble leurs enfants, c’est l’unique principe de bonheur et de stabilité voulus par Dieu (c’est ce qu’on appelle le mariage, par sa définition naturelle). Les familles qui ne reposent pas sur un mariage doivent y tendre de leur mieux. » Si cela est impossible, elles ne seront pas abandonnées de Dieu ni des chrétiens. Je parle des catholiques mais ça marche aussi pour d’autres religions.
Quand quelqu’un n’y arrive pas, ou n’y est pas arrivé, n’a jamais trouvé l’homme ou la femme de sa vie, ne s’est jamais marié, on ne va pas lui jeter l’opprobre. Mais c’est plus stabilisant pour tous ceux qui sont engagés l’un envers l’autre et si les enfants savent qu’ils peuvent compter sur cette stabilité. Ce n’est pas simplement culturel. Ça ne veut pas dire qu’on est la meilleure famille du monde si on est marié. Mais l’union stable aide.

22 Il y a eu des problèmes entre certains membres de l’Église et des enfants. Quelle est la position officielle de l’Église au sujet de la pédophilie ?

Il faut en parler ! L’Église n’a pas changé d’attitude par rapport à la pédophilie. Elle l’a toujours condamnée. Il faudrait comprendre les raisons pour lesquelles certains responsables d’Eglise ont montré une certaine lâcheté par rapport à des personnes qui commettaient de tels crimes. Beaucoup se disaient que c’était impensable. Et il y a eu des erreurs. On a analysé les choses du point de vue du coupable avant de penser à la victime. On est entré dans une logique de miséricorde en ignorant le fait que la pédophilie était d’ordre psychologique. On n’a vu que le côté péché.
Des féministes américaines ont osé une comparaison, basée sur des statistiques. Elles disent qu’il est moins risqué d’envoyer un enfant au catéchisme avec le curé que de le laisser tout seul regarder la télé avec son papa, ou au club de sport aux États-Unis. Mais quand ça arrive au sein de l’Église, c’est beaucoup plus choquant.

23 L’Église s’est-elle remise en question ?

Ces dernières années, l’Église a fait un travail remarquable de réflexion sur les méthodes de recrutement des prêtres. Elle n’abordait pas ces questions auparavant. Il y a eu un vrai problème de formation, de travail sur l’équilibre psycho-affectif parce qu’on était dans une société fermée, alors que maintenant, on est dans une société de libération morale, qui touche aussi les prêtres, les pères de famille. Les hommes, les femmes, pères et mères de famille, les ados, les enfants, sont exposés à la pornographie sur les réseaux sociaux, entre autres. Du coup, le prêtre doit être formé pour être plus stable sur le plan psycho-affectif.

24 La réaction de certains fidèles est parfois surprenante...

Oui. Quand le responsable religieux, l’Évêque ou un autre, essayait de sévir ou de prendre des mesures, et que les gens ne savaient pas, l’évêque était critiqué violemment par les fidèles eux-mêmes. J’ai connu un responsable religieux attaqué dix ans par des fidèles qui disaient qu’il était jaloux de ce prêtre qui était merveilleux. Sauf qu’un jour, ce responsable est entré dans une chambre et y avait trouvé une situation inacceptable. Il en avait alerté les parents qui n’avaient surtout pas voulu porter plainte pour protéger la réputation de leur enfant. Mais le responsable avait suspendu le prêtre en question. C’est lui qui a été attaqué jusqu’à ce que la vérité éclate. Les choses ont avancé parce qu’on a fait sortir les loups de la bergerie. On doit rester très vigilants, avec des attitudes très claires édictées par l’Eglise. Des choses qui se faisaient avant sont aujourd’hui radicalement interdites. Par exemple, un prêtre, comme tous les éducateurs, n’a pas le droit de faire monter un enfant dans sa voiture, seul, pour le ramener chez lui, sans autorisation de la famille.

25 La suspicion est partout...

Bien sûr ! Il y a une sorte de méfiance ambiante à cause des cas passés. On se méfie aussi de certaines attitudes des jeunes ou du regard des gens. Parce que ce regard a changé. Il y a eu l’affaire d’Outreau, où un prêtre n’était pas concerné mais a été accusé. À cause de ces affaires, des gens pensent que beaucoup de prêtres sont pédophiles. La pédophilie dans l’Église, ce sont 30 affaires sur 50 000 prêtres. Mais c’est extraordinairement choquant parce que très médiatisé. Ce qui est normal, parce qu’on doit attendre le meilleur des prêtres, par rapport à la famille. Si vous apprenez que votre voisin trompe sa femme, c’est un peu dérangeant, mais bon... Si c’est votre prêtre qui a une maîtresse, ça sera plus choquant. C’est normal parce que l’Eglise se doit de défendre les familles, et les jeunes enfants en particulier.

26 Est-ce un problème latent en Martinique, aux Antilles ?

Honnêtement, non. Parce que les choses sont claires aujourd’hui. Les méthodes, les procédures, la formation. Tout le monde est averti. Je suis beaucoup plus préoccupé par la famille elle-même, la vocation de l’époux et de l’épouse, la complémentarité homme-femme. Il y a tant de jeunes femmes qui ont été abusées, touchées dans leur enfance. Les jeunes prêtres sont effarés de découvrir l’ampleur du phénomène quand ils commencent leur ministère.

27 Quel message délivrez-vous aux prêtres de Martinique sur cette question ?

Je m’appuie sur les textes spirituels, sur la question de la chasteté qui est au cœur de notre façon de suivre le Christ, la continence du célibat pour le royaume que certains veulent remettre en cause. On se rend compte que la grande majorité des pédophiles dans le monde sont des hommes mariés. Par contre, l’attitude prudentielle, parce que le prêtre est un homme public, qui est en contact avec des jeunes, des enfants, avec des personnes qui peuvent être influencées par la culture pornographique moderne, l’attitude d’un prêtre qui se trompe de langage, qui aura un comportement équivoque, même sans y penser, peut être vécue comme une forme de proposition. Nous devons travailler sur notre comportement, sur les différentes générations aussi (les plus jeunes sont moins naïfs que les anciens), sur les attitudes, le choix des mots. Prenons un exemple : je vous reçois pour cet entretien. Il est 19 h, nous parlons de tout. Pourrais-je le faire aujourd’hui avec une jeune femme, fragile ? Si je lui prends la main pour la bénir, comment va-t-elle l’interpréter ? Avant, on n’y aurait pas pensé !

28 Si vous étiez confronté à une affaire de pédophilie dans l’Eglise de Martinique, comment agiriez-vous vis-à-vis de ce prêtre ?

La procédure est très claire, elle est écrite par l’Eglise, travaillée avec des hommes de lois, des psychologues... D’abord, si l’autorité religieuse est saisie par la famille ou par la présumée victime, il y a une enquête interne. On ne peut pas saisir le procureur dès que quelqu’un passe un coup de fil à l’Évêque. Celui-ci doit mener son enquête locale en commençant par relever de ses fonctions la personne accusée. Parce que des accusations, il y en aura toujours. Et la plupart sont fausses, parfois d’une rare violence. C’est facile de se venger de quelqu’un en l’accusant. Donc on entend l’accusé, l’accusateur, la famille. On commence par enlever à l’accusateur tout lien moral qui l’empêcherait d’aller au bout de sa démarche devant les autorités publiques concernant quelqu’un qui est lié à l’Eglise. Parce qu’il n’y a pas que les prêtres qui sont en contact avec les fidèles. Un professeur dans une école, un éducateur. Pour tous ceux qui sont en contact avec ces personnes fragiles, enfants, femmes, hommes, la procédure est la même : une enquête locale (qui accuse ? comment ? la dénonciation est-elle anonyme ?).
Une fois, sur ce sujet, quelqu’un est passé à la télé, visage caché. J’ai interpellé le journaliste. Si c’était le maire qui était accusé, le journaliste lui ouvrirait-il son micro de la même façon ? Une telle dénonciation à visage caché peut être extrêmement dangereuse ou abusive.
Maintenant, on ne balaye jamais une accusation d’un revers de main. L’enquête est menée par une cellule d’écoute, avec des personnes indépendantes, un psychologue, un prêtre âgé, une religieuse, d’autres personnes d’autorité. Elles nous livrent ensuite leur analyse, leur conviction. Si les faits relèvent d’une qualification pénale, notamment si c’est un mineur, l’Évêque prévient immédiatement les autorités civiles et judiciaires.

29 Vous avez déjà eu à intervenir ?

J’ai eu l’occasion de mettre en route la cellule d’écoute mais ça n’a pas donné lieu à des suites.

30 Parlons de l’ordination de prêtres mariés. Quelle est la position de l’Église ? Et la vôtre ?

Le Pape dit que l’Église n’a jamais été opposée à l’ordination d’hommes mariés. (On ne parle pas du mariage des prêtres ; quelqu’un qui est prêtre ne peut pas se marier). Mais quelqu’un qui est marié pourrait devenir prêtre. Le Pape a parlé des Viri Probati, « ces hommes qui ont fait leurs preuves ». C’est tout à fait possible. L’Église accueille aujourd’hui des Anglicans, des hommes mariés devenus prêtres dans l’Église catholique et qui restent mariés.
Au Moyen-Âge, l’homme ordonné prêtre n’usait plus du mariage. Sa femme et lui décidaient de se consacrer à Dieu. Et comme certains n’arrivaient pas à tenir, l’Église occidentale avaient décidé de n’ordonner que des hommes célibataires. La question peut se poser. Est-ce que ce serait une bonne chose ? Ma position, en tant que religieux, est de dire non.
C’est inopportun pour des raisons pratiques. Un prêtre aujourd’hui n’a pas le temps de se consacrer à une famille et à son ministère. D’autre part, il faudrait qu’il travaille. Un prêtre ne gagne pas de quoi nourrir une famille, loin de là. C’est le problème qu’on a avec les diacres permanents par exemple. Ils sont serviables mais ils n’ont pas la disponibilité qu’il faut sauf, s’ils sont à la retraite. Donc on en revient aux Viri Probati.

31 L’ordination de femmes ?

Impensable. Par contre, on peut envisager des ministères féminins, notamment des ministères de responsabilité. La question se pose parce qu’on se dit : « qui dit prêtre dit chef ». Le prêtre représente le Christ Jésus. Mais attention, ce n’est pas sa vie personnelle. Le prêtre n’est pas un saint. Si Jésus n’avait voulu que des saints, il aurait pris la Vierge Marie à la place de Pierre pour diriger son Église. Non, il a pris Pierre qui était un traître, un lâche, mais qui était aussi un homme capable de le représenter comme pasteur. L’évêque, le prêtre, est l’époux de l’Eglise. Il représente le Christ de ce point de vue-là.
Prenons un cas très simple : dans une école chrétienne, si elle dispose d’un prêtre, ce n’est pas lui qui est chef d’établissement. C’est la directrice ou le directeur, qui est un laïc. J’ai même connu un établissement où le directeur était prêtre et un autre prêtre était aumônier. Il y a plusieurs fonctions de gouvernement. C’est le cas dans une école chrétienne, dans un mouvement religieux. Le prêtre n’est pas forcément le chef. Dans l’Eglise catholique, beaucoup de femmes sont « pasteurs » et ont un rôle de responsabilité ; mais ce rôle pastoral n’est pas assez valorisé. Elles peuvent diriger un groupe de confirmation, un groupe de jeunes, un mouvement, une communauté chrétienne, être bergères de renouveau charismatique. Plutôt que de masculiniser le rôle féminin, il faudrait valoriser la féminité pour ce qu’elle apporte dans la vie de l’Eglise.

32 Le mariage pour tous ?

Le problème vient du mot « mariage ». Le mariage est fondé sur une complémentarité Homme/Femme. Là, on a pris un mot qui concerne l’Homme et la Femme, et on va l’appliquer à deux hommes ou à deux femmes. Je trouve ça injuste.

33 Vous auriez préféré « union » ?

Oui. Si c’est une question de droit... C’est comme si on utilisait pour des personnes de peau noire uniquement un vocabulaire utilisé pour des personnes de peau blanche. Chez nous, il n’y a pas des blonds mais des chabins. Il y a des nègres, des noirs, pas des bruns. Et puis, puisqu’on dit mariage pour tous, on imagine les dérives possibles. Un homme avec trois femmes par exemple. Pourquoi ne pas trouver un nom spécifique à ce qui est spécifique ?

34 L’avortement ?

Pour l’Église catholique, c’est radicalement non. Je fais la distinction entre les personnes qui vivent un drame, à l’occasion d’une grossesse imprévue, un problème médical ou personnel, qu’il ne faut pas condamner, et puis l’acte lui-même qui est condamnable du point de vue du commandement « Tu ne tueras point ». On ne peut pas choisir entre la vie de deux innocents. L’avortement, c’est non dans ma conscience chrétienne. C’est un acte de suppression d’une vie humaine. Maintenant, doit-on laisser des jeunes filles dans une situation délicate, tout comme les hommes qui peuvent vivre ce drame avec une femme ? Bien sûr que non. On voit que les femmes ont besoin d’être accompagnées après, notamment par des associations. Un avortement peut être un drame pendant des années.

35 Le remariage des divorcés ?

Là, on peut dire des « mais ». D’abord, les gens se sont mariés. Pourquoi ? J’ai beaucoup accompagné des couples au mariage, j’ai eu cette grâce, une des plus belles choses de ma vie. Se sont-ils mariés en connaissance de cause ?
Un exemple. Une femme arrive et me dit : « Je me suis mariée à 19 ans parce que j’habitais chez un beau-père qui me violentait. Il fallait que je parte vite de cette maison. Le premier qui m’a proposé le mariage, j’ai accepté ». Est-ce que c’était un mariage ? Non. Elle a divorcé au bout de cinq mois. Elle s’est remariée avec un homme qui a fait son bonheur, avec qui elle a eu des enfants. Donc cette femme a juste voulu fuir sa maison la première fois. Ce n’était pas le mariage union sainte, stable, volontaire, entre deux personnes qui veulent vivre ensemble. La célébration a été faite mais il n’y a pas eu de mariage en réalité.
En fait, c’est le divorce qui n’existe pas dans l’Eglise. Ce n’est pas le remariage. L’Eglise reconnaît parfois que certains mariages sont nuls, qu’ils n’ont jamais existé. Ça, c’est moi qui peux le décider pour la Martinique. On est conscients qu’il y a eu beaucoup de mariages qui ont été célébrés, notamment dans les années 70-80, pour des gens qui voulaient le cérémonial du mariage, la robe blanche par exemple, la photo. Mais ils n’avaient aucune conscience de la réalité du mariage, du sacrement pour toute la vie. Ou on se mariait pour régulariser une situation parce que la jeune femme était enceinte. Dix ans après, on se disait qu’on n’avait rien à faire ensemble. Aujourd’hui, on est plus rigoureux sur la préparation au mariage.
Si un des mariés en fait la demande, l’Eglise fait une enquête, il y a un juge pour ça. Et si elle a des raisons de le faire, elle reconnaît que le mariage n’a jamais existé. Soit parce qu’il y avait immaturité, soit parce qu’un des deux époux avait omis d’évoquer un problème, psychologique par exemple. À ce moment-là, la personne redevient libre et est divorcée civilement. Mais pour l’Eglise, elle n’a jamais été mariée.

36 Le suicide assisté ?

Là aussi, on est dans le « Tu ne tueras point », comme pour l’avortement. Suicide assisté ou euthanasie, l’Eglise est contre l’acharnement thérapeutique, cet orgueil d’une certaine médecine qui consiste à maintenir quelqu’un en vie absolument. Par exemple, le Pape Jean-Paul II a refusé de rester à la clinique où on aurait pu le maintenir en vie. Il a voulu mourir chez lui. Lorsqu’il s’agit d’accompagner la douleur de quelqu’un, de la diminuer, l’Eglise dit oui ! Même si on sait que cette personne va mourir, que cette décision va accélérer sa mort. L’acharnement thérapeutique est inhumain.
Par contre, lorsqu’il s’agit de décider de supprimer une vie, quelles que soient les conditions, c’est non, y compris pour la peine de mort, l’euthanasie ou le suicide assisté. D’ailleurs, on remarque que lorsque l’on prend en compte la douleur, lorsqu’il y a un acte d’humanité, ça coûte beaucoup en temps, mais il faut le faire pour des raisons d’humanité. Par contre, éviter l’acharnement thérapeutique, c’est aussi laisser quelqu’un mourir naturellement. Si c’est une machine qui maintient une personne techniquement en vie, on peut la débrancher et alors cette personne meurt de mort naturelle. »

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Mgr David Macaire

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    Michel DEGLISE
    Conseiller de l’Évêque à la Communication
    Secrétaire général de la Communication du diocèse,
    administrateur délégué du site internet diocésain, directeur de la rédaction.


    F - 97207 Fort-de-France cedex
    Tél. +596 596 63 70 70
    Tél. : +596 596 71 86 04
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