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        Hommage à Clarissa Jean-Philippe

Hommage à Clarissa Jean-Philippe

Retrouvez dans son intégralité le texte de l’homélie de Mgr Michel Méranville prononcée lors des funérailles de Clarissa Jean-Philippe célébrées en l’église Notre-Dame-de-l’Assomption de Sainte-Marie.


« Nous savons bien que toute vie doit nécessairement passer par la mort un jour ou l’autre. Mais le désir de vivre que nous portons en nous contredit toujours cette réalité. Nous ne parvenons jamais à nous familiariser avec la mort. Et quand cette échéance inévitable se présente, non de manière naturelle, mais par la volonté délibérée d’un être humain que l’on ne connaît même pas, auquel on ne doit rien, avec lequel on n’a aucun différent, dont on se méfie si peu qu’on lui tourne le dos… alors notre incompréhension n’a d’égales que notre colère et notre révolte.

Notre désarroi est tel que, si nous sommes croyants, nous sommes tentés de demander à Dieu : « Comment peux-tu admettre une telle aberration et une telle abomination ? Toi qui es le seul Maître de la vie, comment peux-tu permettre ou tolérer que de simples créatures s’arrogent le pouvoir suprême de disposer de la vie des autres à leur gré ? »

Le silence de Dieu semblant être la seule réponse à ces questions, alors il ne nous reste plus qu’à choisir entre refus et acceptation. Pouvons-nous refuser la mort de Clarissa ? Nous pouvons protester contre une telle mort mais nous n’avons malheureusement pas le pouvoir de faire reculer le cours du temps et de faire que ce drame n’ait jamais existé ! Pouvons-nous au contraire faire de cette mort violente et prématurée un sacrifice offert à Dieu ? Oui, dans la foi, nous le pouvons. C’est la raison pour laquelle au début de cette célébration j’ai dit que nous étions venus nous rassembler ici pour plusieurs raisons dont l’une –et sans doute la plus importante– était de dire « Merci » à Clarissa.

Merci pourquoi ? Merci essentiellement pour le don de sa vie à la communauté humaine et pour le bien commun.

Clarissa avait choisi cette profession toujours à risque, en connaissance de cause. Elle savait à quels dangers elle s’exposerait une fois son diplôme obtenu. Aux personnes qui l’aimaient et lui recommandaient la prudence, elle répondait qu’elle faisait attention et prenait des précautions. Néanmoins, le danger ne remettait pas en cause son désir d’être au service de la communauté pour protéger les citoyens et sauvegarder l’ordre public.

Le choix de Clarissa était aux antipodes de celui fait par Caïn vis à vis de son frère Abel, comme nous le dit la Bible : A Dieu qui lui demandait : « Qu’as-tu fait de ton frère Abel ? » Caïn avait répondu : « Suis-je le gardien de mon frère ? » A l’inverse de Caïn, Clarissa avait travaillé dur et passionnément pour devenir la gardienne de ses frères.

Ce n’est pas par hasard que j’ai choisi de faire écouter aujourd’hui le passage de l’Evangile selon Saint Matthieu, bien connu sous le nom de « récit du Jugement dernier ». Il résume les fondamentaux de la foi chrétienne, en nous apprenant d’abord, que pour le Christ, la mort n’est pas le dernier mot de la vie, puisqu’elle sera suivie d’un Jugement. En nous disant ensuite très clairement que nous serons jugés et récompensés selon nos actes.

L’apôtre Pierre sur lequel Jésus a fondé son Eglise écrivait : « Au jour du Jugement, nous serons jugés sur l’amour. Et il ajoutait : « La Charité –c’est à dire l’Amour– couvre la multitude de nos péchés. »

Dans le récit de Saint Matthieu, le Seigneur s’identifie à chacun d’entre nous. A l’entrée de l’Eglise nous avons vu de nombreux porteurs de T-shirts sur lesquels était écrit : « Je suis Clarissa » « Mwen sè Clarissa ». Il était sans doute important de rappeler qu’à côté des victimes travaillant à « Charlie Hebdo », il y avait aussi une jeune femme de 27 ans qui aurait pu être ou notre fille, ou notre sœur, tombée sous les balles terroristes, alors qu’elle effectuait consciencieusement son devoir au service des autres. Le Fils de Dieu s’est identifié aussi à cette jeune femme.

Reconnu comme le Fils unique de Dieu, par plus d’un milliard et demi de personnes sur la planète, Jésus-Christ nous redit depuis plus de deux mille ans :

« Tout ce que vous faites au plus petit d’entre nos frères, c’est à moi-même que vous le faites. Venez les bénis de mon Père, recevez en partage le royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ; nu et vous m’avez vêtu ; malade et vous m’avez visité ; en prison et vous êtes venus à moi…

En vérité, en vérité je vous le déclare : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Matthieu 25,1-40)

Le Seigneur s’est donc identifié à Clarissa comme il s’identifie à chacun d’entre nous. Tout ce que nous faisons à autrui en bien ou en mal, c’est à Dieu lui-même que nous le faisons. Le monde actuel individualiste et de plus en plus égoïste a tendance à oublier que personne n’est une île. Que nous le voulions ou pas nous sommes intrinsèquement liés les uns aux autres. Mais ce qui doit nous cimenter comme les pierres vivantes d’un même édifice, ce doit être l’amour.

Le monde revendique la liberté d’expression. Certes ! Mais il faut savoir aussi que liberté n’est pas licence. La liberté ne peut pas se définir comme la possibilité de faire tout ce que l’on veut sans tenir compte des autres. Nous connaissons peut être la boutade de l’Evêque américain Fulton Sheen disant : « Pour certaines personnes la liberté est la possibilité de mettre des lames de rasoir dans le matelas de son voisin, si on en a envie. »

La liberté n’est pas l’absence de contrainte, bien au contraire ! Car la liberté doit avoir aussi une finalité et un but qui sont le bien de l’autre et non pas son humiliation, son exploitation, sa marginalisation, son anéantissement. Retour ligne automatique
L’adage populaire dit avec raison : « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. » L’abbé Pierre va plus loin en disant : « La liberté est faite pour aimer. »

Le grand Saint Paul écrivait : « Je suis libre de manger de la viande offerte en sacrifie aux idoles, car je sais que les idoles ne sont rien devant mon Dieu. Mais si cela devait scandaliser mes frères je m’abstiendrai de manger de cette viande jusque dans l’éternité. » Exemple d’une liberté qui s’impose des limites pour ne pas causer du tort à l’autre !

La seule Loi que revendique le Christ pour ses disciples est la loi de l’amour qui consiste à faire du bien aux autres, et à leur éviter le mal que l’on ne voudrait pas pour soi-même.

La liberté d’expression suppose aussi le respect de l’autre et la politesse élémentaire à son égard. Cela ne s’impose pas par la force ni par la loi, mais par l’éducation et l’amour. Notre monde doit redécouvrir le civisme et l’art du vivre ensemble.

Que le Souvenir de Clarissa nous aide à être comme elle les gardiens de nos frères. Nous savons qu’à notre dernier jour, le Seigneur nous jugera sur l’amour que nous aurons été capables d’avoir, les uns envers les autres.

Que le départ de Clarissa nous permette aussi d’estimer à leur juste valeur les policiers, les gendarmes, les pompiers et toutes les personnes chargées de la sécurité et du service public de la société. Nous sommes souvent prompts à les critiquer ou à les ridiculiser, sachons de temps à autre les remercier en respectant tout simplement les règles du Vivre ensemble et celles du comportement citoyen qu’elles nous rappellent.

Que le sacrifice de Clarissa, à l’instar de celui du Christ, nous aide à mettre notre liberté au service les uns des autres, au service du bien commun.
Amen ! »

+ Michel Méranville, Archevêque

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