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Epidémie et confinement selon Léon Papin-Dupont, le « saint homme de Tours »

Dans le passé, le monde, l’Europe et la France ont déjà été confrontées à des épidémies ravageuses, la peste et le choléra, entraînant souffrances, morts et confinement. Frère Christian-Marie Donet, op, recteur de l’oratoire de la Sainte-Face de Tours, et Missionnaire de la Miséricorde envoyé en 2016 par le Pape François en Martinique, a retrouvé dans les archives de l’Oratoire comment le vénérable Léon Papin-Dupont, Martiniquais parti vivre à Tours dans la seconde moitié de sa vie, a vécu dans sa ville de Tours la grande épidémie de choléra au milieu du XIXème siècle. Nous remercions Frère Christian-Marie d’avoir accepté de nous faire partager le fruit de ses recherches historiques et les leçons qu’il en tire à la lumière de l’Evangile. [MD]


Il y a quelques jours, un fidèle de l’Oratoire me demandait si Monsieur Dupont avait de son vivant affronté quelque épidémie. Cela me fit ressouvenir qu’en effet, au milieu du XIXe siècle, la ville de Tours avait été confrontée à une épidémie de choléra. Je me mis donc à rechercher dans la biographie du « saint homme de Tours » le récit de cet épisode.

Voici comment le raconte Léon Aubineau, son ami : « Les communications de la soeur Saint-Pierre n’avaient pas eu de prime abord et ne pouvaient pas avoir de prise sur le sentiment public : les désastres et les troubles des jours cruels de1846-1847 avaient plus exaspéré qu’éclairé les mauvaises passions ; les menaces de La Salette et leur commencement d’accomplissement avaient préoccupé et non pénétré les esprits ; les catastrophes de février et de juin 1848 les avaient inquiétés et affligés, mais non encore illuminés ni changés. Quand le choléra éclata en 1849, ce fut autre chose. Ses ravages se firent sentir simultanément aux deux extrémités de la ville. Le regard du peuple se tourna tout aussitôt vers Dieu. On se souvint ; on rendit hommage. M. Dupont, qui tenait tant aux oeuvres de réparation, vit tout à coup, par toute la ville, replacer les anciennes statues de la sainte Vierge qui avaient été enlevées au temps de la Révolution. On sait comme nos ancêtres aimaient à se mettre publiquement sous la protection de Marie. En bâtissant les maisons, … on aménageait une niche, où une statue de la Mère de Dieu était exposée aux hommages des passants.

La ville de Tours avait eu un grand nombre de ces petites madones, et beaucoup d’anciennes maisons avaient laissé subsister au moins les humbles trônes occupés autrefois par la Reine de France. Quelques-unes de ces statues avaient même été remises en place : elles étaient peu nombreuses ; dès les premières atteintes du choléra, elles furent toutes honorées d’une façon particulière, spontanément entourées de fleurs et décorées avec soin. Toutes les niches vides, nettoyées et réparées avec empressement, furent restituées à la Mère de Dieu. Elle en reprit possession, non au milieu des acclamations, mais des supplications populaires. Les choses en étaient là, lorsqu’une catastrophe épouvantable atterra la ville. Le choléra se manifesta le vendredi 13 juillet à la prison.

[Les membres de la Conférence Saint-Vincent de Paul, habitués de visiter les détenus, furent appelés en renfort.] Ce qu’ils virent dépassait les plus tristes prévisions. Les soeurs et les gardiens ne pouvaient suffire à porter de cellule en cellule des secours aux malades. La rapidité de la peste était effrayante. Un condamné qu’on estimait à peine atteint, paraissant de belle humeur et ne saisissant pas les motifs qu’on avait de s’enquérir de sa santé, était, une demi-heure ou même un quart d’heure après, trouvé dans sa cellule, étendu sans force, presque sans connaissance, et parfois au milieu des déjections. L’autorité judiciaire fit rapidement lever les écrous de ceux des prévenus dont l’état sanitaire paraissait bon. Cela ne réussit point.

Plusieurs de ces malheureux, dont le domicile était hors de la ville, moururent avant d’être rentrés chez eux ; quelques-uns expirèrent sans secours sur les grandes routes. L’aumônier se multipliait ; son insuffisance était flagrante. Un des confrères de Saint-Vincent de Paul courut prévenir l’archevêque… La besogne ne manquait pas. L’archevêque s’y mit de tout coeur. Il ne s’agissait plus seulement de consolations ni d’encouragements : il fallait activement proposer et donner les sacrements. A genoux, dans les cellules, au milieu des déjections, le bon pasteur soutenait les pauvres agonisants dans ses bras pour entendre leur confession et leur donner l’absolution. Il passait d’une cellule à l’autre, donnant l’exemple à ses prêtres.

[…] En même temps, gardiens, soeurs et membres des conférences, à mesure que les voitures requises par l’autorité arrivaient, s’employaient à tirer les malades de leurs cellules, à les descendre et à les faire entrer dans les véhicules qui les conduisaient grand train à l’hospice. Quand l’hospice fut plein, on organisa une ambulance dans la maison commune d’une des paroisses suburbaines. […] Les détenus ne furent pas les seules victimes : plusieurs des gardiens de la prison furent emportés. Des trois sœurs chargées du service deux moururent… Toute la ville, pour ainsi dire, se porta à leur enterrement. On avait rarement vu un tel concours. La population était atterrée ; elle rendait hommage à la charité. Elle voulait aussi rendre hommage à Dieu et faire acte de foi en implorant la miséricorde céleste. Elle se réclamait hautement du patronage de saint Martin, et demandait une procession publique de ses reliques. L’archevêque ne se refusa pas à ce voeu populaire.

Le mercredi matin, la procession eut lieu au milieu d’un immense concours. De ce jour, les décès cessèrent à peu près. Le petit nombre des détenus qui avaient résisté jusque-là, guérirent. Le choléra, qui avait frappé si terriblement la prison, ne s’étendit pas sur la ville. M. Dupont voyait là une preuve de la protection toujours efficace de saint Martin et une réponse au recours unanime du peuple à son glorieux patron. La piété populaire a de ces réveils soudains qui confondent. Il suffit d’une circonstance pour faire éclater et resplendir au sein du peuple entier une dévotion qu’on croyait éteinte et tout à fait oubliée. » 1 Le confinement forcé auquel nous sommes appelés depuis plusieurs jours, m’amène à nous rapprocher de M. Dupont qui fera lui-même l’expérience d’un retranchement forcé. Ce sera d’abord la dévotion à la Sainte Face qui attira chez lui des foules venant demander des grâces reçues en grand nombre.

Cette affluence, qui le retient à son domicile, l’amène à perdre le surnom qu’il s’était lui-même donné : « le pèlerin ». « Il plaisante agréablement sur lui-même en s’appelant “le pèlerin embourbé” ou le “pèlerin en pénitence, consigné”… Il allègue l’oeuvre de la Sainte Face : “Cela, dit-il, me force à perdre mon ‘’nom de pèlerin’’, pour en prendre un autre que je voudrais mieux porter que le premier, celui de ‘’serviteur’’. Priez pour que je sois sincèrement le très humble serviteur, homme de peine à tous ceux qui viennent à Tours, ou qui, par correspondance, demandent tel ou tel service.” »2 Progressivement, son isolement et son confinement vont s’accroître douloureusement. Monsieur Dupont a vécu les trois dernières années de sa vie reclus dans sa chambre, la goutte qui le paralysait l’empêchant de poursuivre ses activités comme auparavant.

« Comme son état s’aggravait, il dut se résigner peu à peu à ne plus sortir de sa demeure, et enfin à ne plus quitter sa chambre. Cette petite pièce, située au premier étage de sa maison, va devenir le théâtre des dernières épreuves du « chrétien », puis sa chambre mortuaire. »3 Ce que devint pour lui cette retraite obligée, nous l’apprenons indirectement par le petit tableau suivant, qu’il a tracé de sa main avec ce titre : Ce que c’est que la chambre d’un Chrétien.

« Voulez-vous savoir ce que c’est que votre chambre ?

- C’est au milieu d’une ville, un petit ermitage dont vous êtes le reclus ; c’est là qu’on pratique sans témoin et sans risque les dévotions de goût ; on baise la terre, on se prosterne, on se frappe la poitrine, on colle ses lèvres sur les sacrées plaies de l’aimable Sauveur ; on fait en un mot, tout ce qu’un ermite fait dans son désert.

« Voulez-vous savoir ce que c’est que votre chambre ?

- C’est un petit temple, c’est une chapelle dont vous êtes le prêtre, l’oratoire est l’autel ; le crucifix, l’image de la Mère de Dieu, l’eau bénite font naître dans l’âme de saintes affections. Votre coeur est la lampe qui se consume devant le Seigneur, vos prières sont l’encens et le parfum. Oh ! Comme Marie retirée dans sa cellule de Nazareth fixait les regards de l’adorable Trinité !...

« Voulez-vous savoir enfin ce qu’est votre chambre ?

- C’est un petit ciel, suivant saint Bernard. Que fait-on au ciel qui ne se fasse dans une cellule ? Dieu y est honoré, aimé, servi en toute liberté ; on y converse avec des anges et des saints, et l’on goûte avec cette conversation d’ineffables délices. Là, on soupire après le divin Amant, on lui raconte ce qui lui plaît, on l’entretient de ses chastes amours, on jouit de ses faveurs.

« Enfin, quelle que soit votre solitude, souvenez-vous qu’il s’y trouve toujours cinq personnes : Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint Esprit, votre bon ange et vous ; mais souvenez-vous aussi du beau mot de saint Grégoire le Grand : “À quoi sert la solitude extérieure, si celle du coeur n’est pas bien gardée ?” » 4

Voyons maintenant comment un autre biographe de M. Dupont, l’abbé Janvier, nous relate cette expérience vécue par le « saint homme de Tours » :

« L’isolement fut un sacrifice pour cet homme charitable, d’un coeur si expansif, d’une âme si dévouée à tous les intérêts du prochain ; sans rien laisser paraître, il s’en servit pour donner un nouvel élan à sa vertu. Il était d’une douceur et d’une patience inaltérables ; son humilité, qu’on n’apercevait que par le mépris qu’il faisait de lui-même, surpassait tout ce que l’on peut dire... Les douleurs et les privations ne devaient pas faire défaut à ce généreux ami de la croix. En le dégageant de toute affection terrestre, Notre-Seigneur voulait associer davantage l’âme de son fidèle serviteur au mystère de sa douloureuse Face. On s’aperçut, par exemple, que le pieux reclus était moins insensible qu’il ne le paraissait au vide formé autour de lui, surtout à l’isolement où, sans le vouloir, le laissaient quelques amis, du nombre de ceux mêmes qu’il avait le plus affectionnés. Il en souffrait visiblement, mais en silence et sans se plaindre. Une privation plus grande était de ne pouvoir chaque jour, ainsi qu’il en avait depuis longtemps contracté l’habitude, entendre la messe et communier. Un sacrifice de ce genre, prolongé pendant plus de deux ans, dut lui coûter singulièrement ; jamais néanmoins il ne s’en plaignait…

Il avait, d’ailleurs, une manière à lui de se dédommager intérieurement, [selon ce qu’il confia un jour en secret à un prêtre] : “Pour me dédommager, dit-il, de ne pouvoir faire la communion comme autrefois, je m’en vais chaque matin en esprit d’église en église dans toutes les parties du monde : je prie Notre-Seigneur de me communiquer toutes petites parcelles qui tombent de la sainte hostie, et je m’occupe à les recueillir.” Paroles charmantes qui peignent la candeur naïve et l’humble amour de cet adorateur zélé de l’Eucharistie… »5.

Il ne pouvait pas agir, et souvent il parlait peu mais il ne manquait cependant pas de fécondité, un de ses amis du Vestiaire de Saint-Martin raconte : « Mais c’était assez de le savoir là, priant continuellement. Quelque part qu’on fût à l’oeuvre, on se sentait encouragé et soutenu par son doux souvenir et par l’efficacité qu’on attribuait à son incessante prière. Il nous semblait faire, à lui seul, l’effet de tout un monastère, d’où la louange divine et le parfum de l’oraison s’élèvent sans cesse vers le ciel. »6

« À une personne qui s’inquiète des épreuves de l’Église, il écrit le 24 mai 1873 : “Vous gémissez manifestement sous le pressoir de la grande affliction qui tient tous les coeurs chrétiens haletants. Mais comme en même temps le sentiment de la prière se réveille dans un grand nombre d’âmes, je crois que nous aurions tort de nous laisser aller au découragement. La confiance grandissait en Abraham en proportion du nombre plus restreint des élus que Dieu demandait. La question consiste donc à augmenter le chiffre des âmes destinées à faire pencher la balance dans le sens de la miséricorde.” »7

« Saint Paul châtiait son corps ; et tous les saints jusqu’aujourd’hui ont suivi son exemple ; et Notre Seigneur veut faire refleurir cet esprit de pénitence, afin d’avoir beaucoup d’âmes occupées à la résurrection morale des peuples endormis par le philosophisme. Le mal est plus grand qu’on ne le pense. Ceux qui aiment leur chair sont nombreux et ont une forte propension à croire que les douleurs du Calvaire suffisent. La raison leur fait croire qu’il est fort inutile d’imiter les saints dans leur manière d’agir vis-à-vis de la chair. Mais… il est visible que Notre-Seigneur, par ce qui se passe en ce moment sous nos yeux, veut nous ramener dans la voie du salut, à la pénitence qu’il a subie le premier pour nous donner l’exemple. »8

Ces quelques pages nous édifieront et nous encourageront, je l’espère. Je nous invite à nous confier - et tous ceux qui sont touchés par cette épidémie - les uns aux autres, à étendre notre prière au-delà des frontières de notre ville et de notre pays. Nombreux sont les fidèles du monde entier qui rejoignent l’Archiconfrérie de la Sainte Face et demandent de l’huile et des prières à l’Oratoire. Si le monde se tourne vers Tours, autant vers saint Martin que vers sainte Marie de l’Incarnation, le vénérable Léon Papin-Dupont et tous nos saints tourangeaux, nous devons tourner nos cœurs vers tous, nous rendant en esprit dans le monde entier, dans chaque hôpital, chaque famille, chaque lieu où des malades et des personnes fragiles sont retenus.

« Un pauvre crie, le Seigneur entend ! », c’est ce que nous affirme la Parole de Dieu. Faisons monter notre cri vers le Ciel et implorons miséricorde. L’urgence est à la conversion, n’attendons pas de Dieu qu’il arrête simplement l’épidémie. Car la Parole divine nous le rappelle en ces jours de Carême : « Je ne prends plaisir à la mort de personne, – oracle du Seigneur Dieu – : convertissez-vous, et vous vivrez. » (Ez 18, 32)

Fr Christian-Marie Donet op

1Léon Aubineau, Le saint homme de Tours, nouvelle édition, librairie Victor Palmé, Paris, 1889, p. 247-253

2M. l’abbé Janvier, Vie de M. Dupont, troisième édition, MAME, Tours, 1886, tome 2, p. 351

3Ibid. p. 453

4Encadré recopié et visible aujourd’hui dans la chambre de M. Dupont à l’oratoire de la Sainte Face

5M. l’abbé Janvier, Vie de M. Dupont, troisième édition, MAME, Tours, 1886, tome 2, p. 449. 471-473.

6Ibid., p. 450

7Ibid. p. 463-464

8Ibid. p. 383-384



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