Dimanche 18 janvier 2026

Une flambée inédite de violence en Martinique
Analyse
Résumé
Depuis le début des années 2009, la Martinique connaît une intensification et une transformation qualitative des formes de violence, marquées notamment par une hausse des homicides par arme à feu et par l’imbrication croissante entre violences sociales, criminalité organisée et narcotrafic. Cet article propose une analyse sociologique et criminologique de ces phénomènes. Il soutient que la violence observée ne saurait être comprise indépendamment des héritages coloniaux, des inégalités structurelles persistantes et des mutations contemporaines du capitalisme criminel transnational. Enfin, il examine la réponse pénale et sécuritaire de l’État français, en particulier le dispositif NARCOPS, en interrogeant ses limites au regard des déterminants sociaux de la violence.
Mots-clés : violence, Martinique, narcotrafic, criminologie, inégalités structurelles, NARCOPS
Introduction : La violence comme fait social total
La violence en Martinique ne peut être appréhendée comme une simple addition de faits divers. Elle constitue un fait social total au sens maussien[1], engageant simultanément des dimensions historiques, économiques, symboliques et politiques. Les bilans médiatiques entre 2009 et 2025[2] révèlent une montée préoccupante des homicides, une banalisation de l’usage des armes à feu et une visibilité accrue des violences collectives lors de crises sociales[3].
Toutefois, réduire cette dynamique à une défaillance morale individuelle ou à une criminalité opportuniste reviendrait à occulter les conditions sociales de production de la violence. Dans le sillage de l’analyse développée par Frantz FANON dans les « Damnés de la terre » (1961), l’hypothèse peut être formulée selon laquelle la violence postcoloniale ne saurait être appréhendée comme une simple déviance ou une pathologie sociale. Elle apparaît plutôt comme la reconfiguration d’une violence coloniale originaire, dont les formes se sont déplacées : de la domination institutionnelle exercée par le pouvoir colonial vers des rapports sociaux internes désormais traversés par cette conflictualité héritée.
I. L’héritage colonial et les disparités sociales
1. Un système de dépense économique profondément ancré
La Martinique demeure structurée par une économie de dépendance héritée du système colonial, caractérisée par une forte concentration du capital, une faible diversification productive et une dépendance aux importations. Les travaux de l’INSEE[4] et du Sénat[5] sur la vie chère dans les outre-mer démontrent que ces mécanismes produisent une violence économique structurelle qui affecte durablement les conditions de vie des classes populaires[6].
Cette violence structurelle se manifeste par, un chômage élevé et durable[7] (46 910 personnes sont à la recherche d'emploi en Martinique[8]), une précarité intergénérationnelle, une mobilité sociale limitée ainsi qu’un sentiment de dépossession symbolique. Ainsi, les formes de violence observées apparaissent moins comme des actes isolés que comme l’expression d’un malaise collectif profond[9], nourri par l’absence de débouchés légitimes et la persistance des inégalités structurelles.
2. Mémoire traumatique
Comme l’a souligné Aimé Césaire en 1950 dans son essai majeur intitulé « Discours sur le colonialisme », la colonisation a engendré une déshumanisation systémique, dont les effets psychiques et sociaux se font encore sentir aujourd’hui[10]. Le déficit de reconnaissance institutionnelle[11] et la lenteur des politiques mémorielles contribuent à une blessure identitaire collective, particulièrement chez les jeunes générations. La violence devient alors un mode de réappropriation paradoxale de la dignité, lorsque les voies symboliques de reconnaissance sont obstruées.
II. L’instabilité familiale et ses conséquences sociales
1. Fragilisation des structures familiales
Historiquement, les sociétés antillo‑caribéennes s’appuyaient sur des systèmes de régulation sociale fondés sur la famille élargie, le respect des anciens et des réseaux de solidarité communautaire[12]. Ces structures ont été progressivement ébranlées par l’aggravation de la précarité économique, les phénomènes migratoires (exode rural et départs vers la métropole)[13], l’essor de l’individualisme et l’importation de modèles culturels valorisant la compétition et la violence.
Cette désaffiliation sociale, au sens de Castel[14], se caractérise par une rupture des liens sociaux protecteurs, générant un affaiblissement des mécanismes traditionnels d’intégration. Castel montre que lorsque les personnes se trouvent privées des cadres stables de protection sociale et des relations durables qui leur confèrent un statut social, se crée un vide relationnel où peuvent surgir des normes alternatives de reconnaissance sociale parfois fondées sur l’usage de la force ou de l’intimidation comme ressources symboliques et identitaires.
2. La violence comme langage social
Dans les quartiers les plus marginalisés, la violence ne se limite pas à de simples transgressions normatives. Elle se présente comme une forme de langage social, une modalité de communication et de négociation de position dans des environnements marqués par l’exclusion et l’asymétrie des rapports de pouvoir. Dans ces contextes, l’arme ou l’acte violent peut agir comme substitut de la parole dans la confrontation avec l’État ou avec d’autres groupes sociaux, attestant de l’incapacité des canaux institutionnels à offrir des voies légitimes de reconnaissance et d’expression.
Cette lecture s’inscrit dans les travaux de Monsieur FASSIN[15], qui analyse la violence non seulement comme un phénomène criminel, mais comme un produit des inégalités structurelles et des rapports sociaux de domination, où l’expérience des populations dominées se heurte à des institutions coercitives qui amputent leur capacité à être entendues.
III. De la violence diffuse à la violence organisée
1. Banalisation des armes et professionnalisation de la violence
L’augmentation des homicides par arme à feu[16] témoigne d’une transformation du régime criminel, marquant le passage d’une violence diffuse à une violence instrumentalisée, stratégique et territorialisée. Ce changement se caractérise par l’usage croissant de la force pour asseoir des logiques de contrôle économique et spatial, propres aux économies criminelles contemporaines où des acteurs non étatiques structurent des réseaux et des zones d’influence à partir de l’appropriation de ressources illicites[17].
Les données disponibles confirment cette mutation. En 2023, la Martinique a enregistré 15 460 crimes et délits, soit un taux de criminalité de 42,9 pour mille habitants, ce qui place l’île parmi les départements français les plus touchés par les infractions pénales ; ces chiffres incluent des vols, agressions, violences intrafamiliales et infractions liées aux stupéfiants. Les actes violents ne se cantonnent plus à des contextes spécifiques : ils sont désormais visibles dans l’espace public et touchent un large spectre de la population, instaurant un climat durable d’insécurité sociale[18].
L’article d’Antilla Martinique souligne que la violence ne peut être réduite à de simples statistiques : elle exerce un impact profond sur le tissu social et économique de l’île, se traduisant par une détérioration générale de la sécurité, une fragmentation des liens sociaux, des conséquences économiques lourdes pour les entreprises et le tourisme, ainsi que des effets psychologiques durables sur les victimes et leurs proches. En l’absence de réponses institutionnelles efficaces, ce phénomène tend à produire un cycle de violence auto‑entretenu, où certaines victimes peuvent être amenées à devenir à leur tour des auteurs d’actes violents[19].
2. Violences sociales et crise de la médiation politique
Les violences urbaines observées lors des mouvements contre la vie chère traduisent une crise de la médiation démocratique. Lorsque les institutions étatiques publiques sont perçues comme insuffisamment efficaces ou inaccessibles, les citoyens disposent de peu de canaux légitimes pour exprimer leurs frustrations sociales et économiques[20]. Dans ce contexte, la violence collective devient une ressource politique illégitime mais fonctionnelle, servant de moyen de pression et de communication des revendications sociales.
Ainsi, la criminalité et la violence en Martinique ne se réduisent pas à des faits isolés : elles reflètent un fait social structurant, révélateur d’inégalités économiques, de tensions sociales et de déficits institutionnels, et contribuent à la normalisation de la violence dans l’espace public.
IV. Narcotrafic : économie illégale et recomposition des rapports sociaux
1. Le narcotrafic comme économie de substitution
La Martinique occupe une position stratégique sur les routes transatlantiques de la cocaïne. Le narcotrafic s’impose comme une économie de substitution, offrant des ressources matérielles et symboliques à des individus exclus de l’économie légale[21].
Cependant, cette économie repose sur une violence extrême, qui détruit les liens sociaux et alimente un cycle de représailles et de morts précoces.
2. La réponse étatique : NARCOPS entre nécessité et limites
Le dispositif NARCOPS, piloté par les Forces armées aux Antilles et relayé par la préfecture de la Martinique, marque une reconnaissance du narcotrafic comme menace stratégique. Il s’appuie sur une logique de sécurisation, d’interception et de coopération interservices[22].
Toutefois, du point de vue sociologique, cette réponse demeure insuffisante si elle n’est pas articulée à des politiques de réduction des inégalités, de prévention et de reconnaissance historique.
V. Réponse pénale et rationalité punitive
Le Code pénal français punit très sévèrement la direction ou l’organisation d’un groupement criminel impliqué dans la production, la fabrication, l’importation, le transport, la détention, l’offre, la cession, l’acquisition ou l’emploi illicites de stupéfiants : cette infraction est passible de réclusion criminelle à perpétuité et de très lourdes amendes (article 222‑34 du Code pénal).
En matière d’homicide aggravé, par exemple lorsqu’il est précédé ou accompagné de tortures, d’actes de barbarie, ou lorsqu’il concerne un mineur de moins de 15 ans, le Code pénal prévoit que la peine encourue peut être la réclusion criminelle à perpétuité (article 221‑1 à 221-11-1 du Code pénal).
La législation sanctionne également la détention, le port et le transport illégaux d’armes de catégories A ou B, avec des peines allant jusqu’à dix ans de réclusion criminelle et 500 000 € d’amende, notamment lorsque l’infraction est commise en groupe ou qu’il existe une récidive (article 222‑52 à 222-67 du Code pénal).
Ces dispositions montrent que, face à des formes de violence organisée impliquant des armes ou des réseaux structurés, la législation française recourt à des peines privatives de liberté maximales, y compris la réclusion criminelle à perpétuité, ce qui illustre le caractère sévère du cadre pénal applicable aux violences les plus graves.
Conclusion
En somme, la violence en Martinique ne relève ni d’une pathologie culturelle, ni d’une défaillance individuelle. Elle est le produit d’un enchevêtrement de facteurs historiques, sociaux, économiques et criminels, profondément ancrés dans l’héritage colonial.
Une réponse durable suppose : la reconnaissance pleine de la mémoire afro-antillaise, une lutte ferme contre le narcotrafic, un réinvestissement massif dans les politiques sociales, et une restauration du lien de confiance entre population et institutions. À défaut, la violence continuera de se reproduire comme une forme tragique de régulation sociale.
Madame RAPON Julie
Coordinatrice de l'OSPEM
[1] TCHERKÉZOFF (S.), Mauss à Samoa, le holisme sociologique et l’esprit du don polynésien, coll. Monographie, PACIFIC-CREDO, 2018, voir le chapitre 1 intitulé « Le « fait social total », Le sacré le rapport groupe/individu et le modèle de l’ « âme ». Première interrogation sur l’« esprit « dans le don » p.29 à 43.
[2] SSMSI (Service statistique ministériel de la sécurité Intérieure), CARRASCO (V.), LE CAM (M.), Les victimes d’homicides et de tentatives d’homicide enregistrées par les services de sécurité de 2016 à 2022, INFO RAPIDE, n°31, janvier 2024
[3] NOL (J.-M.), Le délitement de la société antillaise est la conséquence de la crise existentielle en France hexagonale, tribune de l’économiste Monsieur Jean-Marie NOL, ANTILLA, 16 mars 2025.
[4] INSEE, BILIONIÈRE (M.), SALIBEKYAN-ROSAIN (Z.), En Martinique, les produits alimentaires sont 40% plus chers qu’en France métropolitaine, INSEE ANALYSES MARTINIQUE, N°63, 11 juillet 2023.
[5] SÉNAT, Rapport d’information fait au nom de la délégation sénatoriale aux outre-mer relatif à la lutte contre la vie chère outre-mer, N°514, 3 avril 2025.
[6] OBSERVATOIRE DES INÉGALITÉS, Outre-mer : une pauvreté et des inégalités de revenus bien plus élevés, [en ligne], 26 octobre 2020.
[7] En 2024, malgré un taux d’emploi globalement stable en Martinique, la situation des jeunes se dégrade - Insee Analyses Martinique - 78
[8] 46 910 personnes sont à la recherche d'emploi en Martinique, ce chiffre est en baisse au 2ᵉ trimestre 2025, selon France Travail
[9] BOURDIEU (P.) PASSERON (J.-C.), La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, MINUIT, 1970, p.18.
[10]Voir le communiqué de presse de AMNESTY INTERNATIONAL intitulé « Pourquoi les réparations au titre du colonialisme et de l’esclavage sont-elles importantes », [en ligne], 17 octobre 2025. https://www.amnesty.fr/presse/pourquoi-les-rparations-au-titre-du-colonialisme-e?
Et l’article de l’historien Monsieur Pascal BLANCHARD intitulé « Colonisation : en Martinique, l’héritage n’est pas un concept mais une réalité sociale » sur Antilla le 16 décembre 2025.
[11] Ce déficit de reconnaissance institutionnelle a favorisé l’émergence d’initiatives privées telles que la création de la Fondation FER : Fondation Esclavage et Réconciliation
[12] COUILLAUD (A.), Familles de Martinique : vers une évolution des modèles familiaux, n°6, [en ligne], INSEE DOSSIER MARTINIQUE, 12 mai 2017.
Familles de Martinique : vers une évolution des modèles familiaux - Insee Dossier Martinique - 6
[14] CASTEL (R.), Les Métamorphoses de la question sociale, Une chronique du salariat, FAYARD, 25 janvier 1995.
[15] FASSIN (D.), La force de l’ordre, Une anthropologie de la police des quartiers, Suivi de la vie publique des livres, coll. Points – Essais, SEUIL, 08 janvier 2015.
[16] SAINT-LOUIS-AUGUSTIN (K.), « 40 homicides e, 2025, un seuil inédit en Martinique », FRANCE-ANTILLES, [en ligne], 6 janvier 2026. https://www.martinique.franceantilles.fr/actualite/faitsdivers/40-homicides-en-2025-un-seuil-inedit-1063858.php
[17] RAUFER (X.), QUÉRÉ (S.), Le crime organisé, coll. Que sais-je ? PUF, 2009.
[18] Voir l’article de presse intitulé « Violences en Martinique : protéger notre jeunesse, c’est protéger notre avenir », ANTILLA, 24 février 2025. https://antilla-martinique.com/violences-en-martinique-proteger-notre-jeunesse-cest-proteger-notre-avenir/
Après plus de vingt ans d’éloignement, il a choisi de servir l’Église.
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